Alexandre Brétinère – Matthieu Faury : Ecce Gorilla ou le reflet de notre humanité

20 août 2020 /// Arts plastiques - Les interviews
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Il y a tout d’abord le travail d’un artiste. Celui de Matthieu Faury, plasticien sculpteur. Puis, l’œil d’un photographe, celui d’Alexandre Brétinière qui n’a de cesse de magnifier Avignon à travers son objectif. Les deux se sont rencontrés par le plus grand des hasards dirons-nous, et cette rencontre prend vie à travers le livre Ecce Gorilla. Nous les avons rencontrés pour lever le voile sur l’histoire de ces deux works in progress, celui de la sculpture Cœur de primate qui est à admirer dans les jardins du Palais des Papes à Avignon jusqu’à la fin du mois d’août, et celui d’un livre, paru aux éditions Marion Charlet, qui retrace la naissance de ce gorille. Rencontre.
Photographie ci-dessus : Matthieu Faury ©Alexandre Brétinière

Autoportrait ©Alexandre Brétinière

Alexandre Brétinière est l’auteur de deux livres de photographies. Avignon… mon amour, qu’il considère plus comme un petit livret et Douces cadences, paru aux Éditions Marion Charlet, avec des poésies de Louis de la Monneraye. Ce dernier est tailleur de pierre de métier – il a participé à la restauration de la Tour de la garde du Palais des Papes ! Alexandre Brétinière a fait appel à lui pour qu’il pose ses mots sur son second ouvrage car « il m’avait fait un écrit formidable pour la sortie d’Avignon… mon amour et je souhaitais le rencontrer » confie-t-il. En plus d’avoir une certaine plume, Louis de la Monneraye se trouve être à l’origine de la rencontre avec Matthieu Faury. En effet, il travaille aux ateliers Girard lorsque Matthieu Faury devient son voisin d’atelier et débute le travail sur sa sculpture.
« Louis m’a appelé pour me dire, Viens voir, il y a un projet intéressant qui commence » se souvient Alexandre. Et c’est comme cela que tout débute.

Les premières photos

Lorsque vous posez la question à Alexandre des premières prises photographiques, sa réponse est celle-ci : « La première fois où je suis allé à l’atelier prendre Matthieu en photo,  je ne savais pas vraiment ce que j’allais faire de ces clichés. Le soir même, je lui ai envoyé la série et je lui ai demandé la permission de revenir. Il a accepté, et j’y suis retourné 30 fois.  » Rien de tel pour débuter une discussion en forme d’interview.

Matthieu Faury, qu’est-ce qui motive le fait d’accepter de faire pénétrer dans votre espace de travail un photographe ?
Alexandre m’a demandé s’il pouvait revenir me photographier. Vous avez quelqu’un qui fait de superbes photos, qui s’intéresse à votre boulot, vous ne pouvez pas lui dire : écoutez, laissez-moi tranquille.

Alexandre, aviez-vous, à ce début de l’aventure, l’idée du livre ?
A. B. : Du tout. On se voyait régulièrement, je lui envoyais les photos. Nous n’avions pas de but précis. Je débutais une série sur le travail des mains d’artistes ou d’artisans.

M. F. : Pour ma part, j’étais totalement focalisé sur la sculpture. J’accueillais les photos avec beaucoup d’intérêt. J’en publiais quelques-unes au compte-goutte car je trouvais intéressant de les montrer autour de ce projet. Cela magnifiait l’instant.

A. B. : Je me suis rapidement passionné par le travail de Matthieu. Je passais beaucoup plus de temps à l’atelier quand le bloc était bloc, et lorsque c’était la naissance du gorille. J’ai été très ému et très touché par les phases de conception de la bête dans les premiers temps. Et au plus le gorille ressemblait au gorille, au plus j’étais frustré car on arrivait à la fin. Mais ma plus grosse frustration restera de ne pas avoir été présent lorsque le bloc a été sorti de la carrière. Quelques mois plus tard, nous y sommes retournés pour voir d’où le bloc avait été retiré, ce qui explique la présence des photographies de la carrière dans le livre.

Pour nous deux, l’œuvre finie représente l’émerveillement de la conception.

Alexandre Brétinière

La conception de Cœur de primate

Justement, lorsque le visiteur se retrouve face à la sculpture dans le jardin du Palais des papes et découvre vos photographies en arrière-plan sur le mur, il trouve magique cette transformation. Matthieu, pouvez-vous nous raconter la conception de votre sculpture ?
J’ai commandé le bloc fin juin 2019, à la Carrière de Tavel, et il m’a été livré « scié six faces » fin septembre. La pierre de Tavel existe en plusieurs couleurs, notamment le crème et le gris. C’est dans cette variété là que je voulais tailler mon gorille à dos argenté. La première opération a consisté à scier en diagonale l’arrière du bloc, pour me rapprocher du volume dans lequel se trouverait la sculpture. Ensuite, je l’ai mis d’équerre pour travailler à niveau dans un coin de la carrière. J’ai débuté le travail in situ le 29 septembre et au bout d’une semaine, je me suis rendu compte que je n’étais pas bien installé pour tout faire à cet endroit. J’ai donc cherché un autre lieu et c’est là que je me suis adressé à l’entreprise Girard. J’ai contacté le responsable du département Taille de pierre pour lui expliquer le projet et il a trouvé un intérêt pour celui-ci.

Matthieu Faury et Cœur de primate

De ce bloc compact, comment avez-vous procédé à son dépouillement pour arriver à la forme du gorille ?
M. F. : J’ai fait une maquette grandeur nature, c’est-à-dire à échelle 1. J’ai travaillé avec une machine à mettre au point : elle prend la mesure des points dans l’espace qui vont me permettre de calculer la distance qui me sépare dans le bloc du même point. C’est très technique. J’avais un châssis placé sur le prototype que je déplaçais sur le bloc, et du coup, je savais de combien je devais creuser pour arriver au point voulu. Mais à un moment, tu perds tes repères ! Je suis passé par des moments de flottements.
Quand on a des instruments de mesure, il faut savoir qu’ils peuvent se dérégler et ce que l’on croit être la vérité comporte une marge d’erreur.

A. B. : Je t’ai vu faire des mesures et après, comme à l’atelier d’Emmanuelle Gras (atelier de cours de dessins sur Avignon ndlr), tu regardais ton modèle, comme un modèle vivant, et tu y allais au regard.

M. F. : Oui, j’y allais au regard. C’est comme lorsque tu dessines avec un modèle vivant : tu places des points et sur ces points, tu cherches ton trait. Quand tu fais une sculpture, tu fais cela avec la disqueuse. Parfois, je tenais la petite disqueuse à bout de bras. On va lentement car on ne peut pas gommer. Sur la fin du travail, je travaillais même avec une lime à ongle. Les outils devenaient de plus en plus petits.

A. B. : Le plus spectaculaire était de voir retirer des strates. Il y a eu des moments où je me demandais : comment va-t-il creuser entre les pattes ? Il y a des photos où on a l’impression d’être à l’entrée d’une grotte. Nous sommes d’accord sur le fait qu’il aurait été intéressant de stopper le travail et de recommencer à côté avec un autre bloc. Il y a eu des étapes magnifiques.

M. F. : Oui, il y avait des phases cubiste, d’autres très sauvages avec de la pierre arrachée. Par exemple, Michel-Ange a laissé des œuvres inachevées. Cela nous fait jouir de ce que l’on pourrait appeler « l’esthétique de l’ébauche », à savoir qu’une œuvre qui n’est pas terminée, contient toutes ses potentialités, ses mystères, alors que lorsque tu es allé jusqu’au bout, tu as éliminé tout cela. Tu t’es focalisé sur une seule potentialité et tu as éliminé toutes les autres. Si tu as réussi l’œuvre, elle continue à t’émouvoir. Elle te parle même un peu mieux que lorsqu’elle était prise dans toute son épaisseur. Mais néanmoins, la stimulation intellectuelle que cela provoquait a disparue.

A. B. : Matthieu comme moi ne voit pas cette œuvre comme n’importe qui la découvre pour la première fois. Pour nous deux, l’œuvre finie représente l’émerveillement de la conception. C’est un cadeau immense que m’a fait Matthieu que de voir comment se concevait ce type d’œuvre.

Dans cette sculpture, tout se joue dans l’expression.

Matthieu Faury
Cœur de primate, 2020.

La face du gorille

Matthieu, nous allons parler de la face du gorille qui est impressionnante et criante de vérité. Comment avez-vous travaillé cette face ?
Je l’ai travaillé comme j’ai travaillé tout le corps, en partant de l’anatomie. J’ai regardé des planches d’anatomie que j’avais prises en photographie dans la galerie de Paléontologie et d’Anatomie comparée du Jardin des Plantes à Paris, où dans la même vitrine, il y a les squelettes de chimpanzé, d’orang-outan, de gorille et d’humain. Il y a les mêmes choses pour les crânes, à différents âges pour chacun.
Comme j’avais dans l’idée de mettre mon gorille dans une position où il est prêt à se mettre debout, il y avait la question des proportions que j’ai réglées en faisant un pseudo squelette avant de faire mon modelage en argile autour.
Pour la face, j’ai d’abord imaginé le crâne qu’il y avait dessous. J’ai dû refaire au moins 10 fois cela. Dans cette sculpture, tout se joue dans l’expression. Je faisais des photos du masque et je les bougeai sur photoshop : j’avançais la mâchoire, tout l’avant… J’ai joué avec ça. Ça a duré 15 jours. Il fallait que je sois convaincu que ce soit la bonne version pour la finaliser. J’ai modelé la face en argile directement sur le prototype mousse.
Une fois que ma face a été convaincante, j’ai fait un moulage en silicone, ce qui a donné un moulage en plâtre que j’ai incrusté dans la résine, que j’ai recouvert d’enduit pour unifier le tout. Il y a vraiment eu traitement particulier au niveau des matériaux et au niveau de la technique avant de passer à la phase sculpture.

Il y a une relation qui s’installe quand on se retrouve face au gorille. On se retrouve relier. Une notion de pouvoir s’installe entre l’animal et l’humain. L’homme a le pouvoir de mettre à mal l’espèce animale. Quel serait celui du gorille ?
C’est bien que vous souleviez cela car j’ai enlevé tout élément narratif pour que chacun se raconte son histoire. Il est vrai qu’aujourd’hui lorsqu’on voit un gorille, nous avons conscience qu’il s’agit d’une espèce est en voie de disparition. Il a une expression de colère. Il pourrait crier au scandale contre ceux qui chassent, qui saccagent son environnement. Je souhaite surtout que l’émotion contenue dans l’expression soit communicative.

Et il est logique d’avoir envie d’ouvrir aussi grand la bouche que lui.
Les émotions rentrent en résonance entre les différentes personnes. Il y a une contagion de l’émotion. Le cerveau reproduit l’expression. En neuroscience, ça s’explique par l’action des neurones miroirs. Je fais souvent ça quand je travaille sur une expression : je la reproduis moi-même alors que je suis en train de la travailler. Le mimétisme se fait naturellement.

À partir du moment où il y a une maîtrise du geste, je suis fasciné. Avec Cœur de primate, j’ai vu un combat de boxe, une lutte qu’entreprenait Matthieu avec la pierre.

Alexandre Brétinière

Le livre Ecce Gorilla

Alexandre, vous avez donc suivi toute l’évolution de la sculpture. Combien de photographies avez-vous pris ?
En totalité, il y a plus de 6600 photos. Mais j’en ai extrait 10% pour travailler sur le livre. Ce sont celles qui me semblait les plus intéressantes. Et nous en avons retenu 110-115 à l’arrivée.

Le choix des photos s’est-il fait en concertation ?
M. F. : J’avais fait un choix que j’avais envoyé à Alexandre. Il y avait des photos qui étaient évidentes.
A. B. : Il fallait trouver une chronologie, une dramatique, une histoire à raconter.
M. F. : C’est en fait le making off de la sculpture.

Alexandre, le public connaît surtout vos clichés d’Avignon, pour vous suivre notamment sur votre compte Instagram. Est- ce que le fait photographier Matthieu Faury a modifié votre rapport à la photographie ?
Sûrement. Cela m’a permis de me faire évoluer dans mon travail. Pour les photos que j’ai faites avec Matthieu, j’ai essayé d’être le plus discret possible, de ne pas être trop intrusif. On s’est bien entendu rapidement.

Pour le photographe, qu’est-ce que qui est plaisant : photographier du patrimoine ou du vivant ?
Les deux. Je m’estime être toujours en apprentissage, être à la découverte. C’est sans fin. Concernant la photo, je pars du principe que tout est photographiable et que je ne serais jamais blasé. Ça a été un bonheur de suivre Matthieu, tout comme de suivre tous les artistes et artisans. Je trouve très enrichissant de voir des personnes avec un savoir-faire qui excellent dans leur art. Je peux être ému par le travail d’un boucher. À partir du moment où il y a une maîtrise du geste, je suis fasciné. Avec Cœur de primate, j’ai vu un combat de boxe, une lutte qu’entreprenait Matthieu avec la pierre.

Les éditions Marion Charlet

Marion Charlet, vous avez créé votre maison d’édition il y a peu. Pouvez-vous nous la présenter ?
Après avoir travaillé 3 ans aux éditions Chassel, j’ai décidé de lancer ma propre maison sur l’archéologie, le patrimoine, l’art et l’écologie, écrits par des spécialistes dans leur domaine pour un large public. Le premier ouvrage édité a été Douces Cadences. Je connaissais très bien le travail d’Alexandre car les éditions Chassel ont été l’éditeur d’Avignon… mon amour.

Couverture du livre Ecce Gorilla

Qu’est-ce qui vous a séduit dans ce projet pour en faire une publication sous le nom d’Ecce Gorilla ?
Je savais qu’Alexandre travaillait autour d’une série sur les mains et il m’a parlé du travail de Matthieu. Nous nous sommes rencontrés et j’ai pris connaissance de son travail sur la sculpture. Tout s’organisait convenablement autour de l’exposition de la sculpture à Avignon. Je me suis dit qu’il fallait accompagner le projet jusqu’au bout.
La surprise a été le texte de Paul Ardenne, critique d’art de premier plan, qui a accepté de participer au projet. Il nous livre un très beau texte sur la figure du gorille dans l’art contemporain, au XIXe et XXe siècle. Il a relevé le défi et cela donne un texte bien passionnant.

En lançant votre maison d’éditions fin 2019, comment avez-vous vécu cette année très spéciale ? 
J’avais deux autres livres qui devaient sortir au printemps : un sur l’archéologie, Vivre en Camargue pendant l’Antiquité : le site archéologique de La Capelière, et un autre sur le patrimoine roman, De Saint-Gilles à Saint-Jacques, recherches archéologiques sur l’art roman. Ils sont reportés pour la fin d’année. Ecce Gorilla s’est glissé dans le planning et j’en suis contente.
Les 4 prochaines éditions seront dans la catégorie « Beaux Livres », écrits par des spécialistes auxquels je demande un gros travail de réécriture afin de rendre les livres accessibles au plus grand nombre. Ce sont des livres que l’on appelle richement illustrés. Il y a beaucoup d’illustrations dans une optique pédagogique.

Le petit +

Matthieu, vous avez dit tout à l’heure qu’une partie du bloc avait été sciée pour que le bloc prenne la forme pyramidale du gorille. Qu’est devenue cette partie du bloc ?
Je travaille sur un petit frère du gorille. Je l’ai filmé hier. Il a un feuillage sur le dos et sur l’épaule. L’idée de cette végétation, de la liane qui tourne sur elle-même, permet de pousser plus loin l’idée que l’animal et le végétal sont intrinsèquement liés. Tu touches à l’un, tu touches à l’autre.

Propos recueillis par Laurent Bourbousson
Photographies : Alexandre Brétinière

Infos pratiques

La sculpture Cœur de primate est à découvrir dans les jardins du Palais des Papes (Avignon) jusqu’au 31 août 2020 avant son départ chez son commanditaire.

Le livre Ecce Gorilla aux Éditions Marion Charlet.

Matthieu Faury : le site, le compte Instagram.

Alexandre Brétinière : le compte Instagram

Emmanuelle Gras : le compte Instagram

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