Interview : Fabrice Leroux

14 novembre 2017 /// Arts plastiques - Les interviews
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Fabrice Leroux nous a ouvert les portes de son atelier arlésien avant son départ pour le macparis, marché d’art contemporain. Nous avons discuté création, vie et émerveillement.

120 gr de différence par Fabrice Leroux

Lorsque vous regardez les œuvres de Fabrice Leroux, une certaine fascination émane de son ensemble. Tout concourt, nonobstant la course effrénée du quotidien, à ce que vous plongiez dans les créations de cet artiste multimédium. Peut-être que cela réside dans le fait que son sujet d’étude favori soit l’être humain.

La fragilité des êtres

Si l’humain fait partie intégrante de ses œuvres, Fabrice en explore sa fragilité à travers des mises en situation.  » J’oppose souvent la force et la fragilité. Il y a une fragilité dans la vie qui la rend précieuse. Quand je rencontre des personnes sur mes expos, en quelques minutes, on se retrouve à parler de choses intimes, de vie et de mort. J’ai vécu des choses très dures avec certaines personnes qui se sont effondrées en voyant des installations. J’ai vécu, ce que j’appellerais, de beaux moments de vie  » assure-t-il.

En effet, que ce soit par la vidéo, la photographie ou encore la création matérielle, Fabrice Leroux transforme, avec son filtre poétique, ce qu’il regarde ou vit pour mieux nous emmener dans nos maisons intérieures. Pour lui, peu importe par quel biais le public arrive à lui. C’est pour cela qu’il a décidé de coller artiste multimédium à son nom. Pourquoi avoir choisi ce terme ? Pour lui, le média renvoie à quelque chose de numérique, alors que multimédium définit que son travail s’est développé sur plusieurs supports sans en privilégier un.  » Ce n’est pas la vidéo, la photographie ou encore la création qui me définissent, c’est mon travail dans sa globalité. Cette multiplication de supports me permet aussi de dire : Regarder derrière cette porte, le champ des possibles va être vaste J’aime rencontrer le public car en parlant de mon travail, je sais que cela va m’éclairer.  »
Car ce qui lui importe est de rentrer en lien avec l’autre.  » Je suis persuadé que l’on n’appréhende pas mon œuvre de la même façon que si on ne me rencontre pas. Si j’accompagne les gens, si je leur parle, il se passe autre chose. Bien sûr, certains n’aimeront pas mais nous aurons discuté. Il y a quelque chose de performatif dans le tissage du lien entre les œuvres, le public et moi.  »

Le temps

Installation Temps variable ©Fabrice Leroux

Le mot, qui revient souvient lorsque vous discutez avec Fabrice, est le temps. Sa création Too much/Not enough visible au macparis présente deux horloges dont les trotteuses font du surplace car l’une a un voltage peu élevé et l’autre trop. Ces deux horloges laissent ainsi le visiteur en contemplation sur ces deux aiguilles qui ne bougent pas de leur place, questionnant ainsi notre propre rapport à la temporalité.  » Le rapport au temps est très sensible par rapport à mes œuvres. Il détermine notre regard à l’instant. Pourquoi est-ce fascinant ? Je pense que tout vient d’un accident, du grain de sable avec lequel tout déraille : ici c’est le fait que les trotteuses soient immuables. Ce n’est pas normal.  » Le visiteur se trouve ainsi au centre de l’installation entre le pas assez et le trop, entre ce qui l’empêche et ce qui l’use et prend ainsi le temps de se regarder entre ces deux horloges.
Ou encore, avec Temps variable, également au macparis, il met en scène un sablier qui ne coule jamais à la même vitesse.  » Je recherche quelque chose de l’ordre de la sensation, et le temps est de cet ordre. J’aime bien l’idée des choses qui nous échappe. Mon questionnement est celui de la nuit des temps : Qu’est-ce que l’on fait là ? Pour combien de temps ? Comment je vais remplir le temps ? Dans ce sablier, il y a de la cendre avec du sable qui permet à la cendre de s’écouler. Sans sable, rien ne se passerait. Le grain de sable est révélateur.  »

La cendre

Cette matière se retrouve également dans bon nombre de travaux.  » Pour moi, c’est la fragilité, le fameux  » souviens-toi que tu es né poussière et que tu redeviendras poussière « , c’est le cycle, le phénix qui renaît de ses cendres…. C’est une matière tellement irréelle ! Je vais opposer la cendre avec un bloc de béton pour Certitudes. Pour Ashes to ashes (vidéo ci-dessous), la cendre devient vivante. J’ai donné à Anna-Eva Berge les indications suivantes : Tu découvres la matière, c’est la première fois que tu sens cette matière. Il y a l’inéluctable qui est derrière, la mort, mais tu n’en sais rien.  » Cette vidéo d’une durée de 3 minutes bouleverse par sa force. Elle capte le regard, rend palpable l’insondable et émerveille par sa singularité.

Fabrice Leroux aime s’essayer à des expériences «  Je suis très angoissé par la question des spécialistes, cette connaissance sur un seul sujet. Il y a des enjeux au-delà de la simple spécialité. Je vais essayer des choses, qui seront des échecs, mais il va y avoir une fracture à un moment et là ça va fonctionner. Un regard neuf, sans à priori, est parfois révélateur de belles choses.  » Et c’est ce qui l’a amené à mélanger de la cendre avec de la résine pour sa série intitulée Enfance(s) perdue(s).
 » Pour moi, je ne veux pas que notre part d’enfance finisse comme ça, sous un tas de cendre. Si on n’en prend pas soin, on sera enseveli et on la perdra. C’est pour ça que j’ai fait le contre point avec le kiki sous-verre. On veut le protéger du broyeur qu’est le quotidien, mais on sent que l’ensevelissement débute. Lui-même veut protéger cette enfance, il lutte. Les autres doudous et peluches représentent l’enfance perdue. Ce travail est un mantra pour moi. Notre part d’enfance est simplement dans notre capacité à rester émerveillé. Je ne crois pas à l’innocence de l’enfance car elle est hyper violente. Les enfants sont très durs entre eux. Il y a un côté animal dans l’enfance : si je ne suis pas le bourreau, je suis la victime.  »

Un retour à l’émerveillement

Vortex ©Fabrice Leroux

Il a un côté lutte pour un retour à l’émerveillement chez Fabrice Leroux.  » C’est une résonance que l’on peut trouver dans mes travaux. Si on pouvait tous obtenir quelque chose, j’aimerai que ce soit de rester émerveillé de la vie, de la moindre chose, d’un coucher de soleil. Notre capacité d’être émerveillé s’amenuise aujourd’hui car on est trop sollicité. Je ne dis pas, non plus, que c’était mieux avant.  »

Il met le visiteur à contribution avec son installation Vortex. Le public est invité à jeter dasn un bocal, un mot qu’il aura écrit au préalable sur un morceau de plastique. Dans ce bocal, un tourbillon se forme.  » À chacun d’écrire ce qu’il considère être un frein à sa vie afin de se délester de quelque chose qui l’empêche d’avancer.  » Peut-être est-ce une des clès pour recouvrer un regard neuf et ainsi notre émerveillement.

C’est avec une sorte de bienveillance qu’il présente toutes ses oeuvres.  » Je suis sincère dans ma démarche. Je ne crée pas pour faire du buzz.  »
À la question de savoir si dans 10 ans il fallait continuer de l’apperler Artiste multimédium, il répond sans détour ceci :  » Je suis sûr qu’à un moment je passerai à la littérature, mais je sais que dans 10 ans je continuerai à être créatif.  »

Propos reccueillis par Laurent Bourbousson

macparis du 14 au 19 novembre 2017 se tient au Bastille Design Center, 74 boulevard Richard-Lenoir, en plein cœur d’un quartier central et animé.
Le macparis en quelques mots c’est :
– la volonté de présenter toutes les formes d’expression plastique contemporaine : peinture, dessin, gravure, sculpture, photographie, vidéo, installation, performance…
– une sélection rigoureuse des exposants, sur dossier, puis visite d’atelier.
– un espace pour chaque artiste suffisant pour lui permettre de présenter un échantillonnage significatif de sa production.
– la présence de l’artiste au milieu de ses œuvres pendant toute la durée de la manifestation.
– pas de commissions perçues par macparis sur les ventes.

Le site de Fabrice Leroux : ici.

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