Émilie Faucheux fait corps avec Tumeur ou Tutu de Léna Ghar
Habitée : le mot semble juste pour définir le jeu d’Émilie Faucheux. Depuis Médée Kali, la comédienne transcende les écrits qu’elle interprète et met en scène. Tumeur ou Tutu de Léna Ghar ne fait pas exception.
Émilie Faucheux ne fait rien à moitié. Lorsqu’elle adapte un texte pour la scène, la comédienne choisit des matières littéraires exigeantes qu’il faut rendre intelligibles au plateau. Nous la découvrions en 2017 avec son interprétation marquante de Médée Kali, roman de Laurent Gaudé. Marquante n’est en rien un terme galvaudé, car elle inscrivit son nom dans nos esprits à tout jamais.
Après son adaptation réussie de Croire aux fauves de Nastassja Martin, la voici de retour avec Tumeur ou Tutu, le roman de Léna Ghar paru en 2023. La critique unanime sur l’ouvrage, tant pour sa forme que pour son fond, aurait pu faire peur à Émilie Faucheux, mais il n’en est rien. Bien au contraire.
Au nom de la fratrie
Émilie Faucheux est « Je », sœur de Grandoux, l’aîné issu d’un premier lit, et de Petit Prince, le benjamin. La famille recomposée vit dans ce qu’elle appelle la praison. Je, cadette de la fratrie, va se frayer un chemin au milieu du tumulte et raconter son enfance de l’An 4 à l’An 23.
Sous forme épisodique, la comédienne raconte la violence des mots et des coups. « Je préfère ses coups à ses cris », dit-elle. Mais les coups et les cris de qui ? De la bête monstrueuse qui la dévore de l’intérieur ? Ou bien de celle qui se cache sous ses traits ?
Je fait tout pour être la petite fille modèle, répondant à toutes les injonctions de sa mère. La vie d’enfant est cruelle et la comédienne la raconte sans détour, en endossant les personnages du roman. Un changement d’intonation, une posture qui se ferme, un regard qui se durcit suffisent à faire surgir les figures qui peuplent le récit. Émilie Faucheux ne cherche jamais l’effet de démonstration : elle glisse d’un être à l’autre avec une précision presque organique.
Des spartiates aux paladins, en passant par Croquemitaine, sa grand-mère qui lui donne une explication plausible de cet amour violent que lui donne sa mère, on suit Je dans sa construction.
Rien vu, rien entendu
Le public est ainsi spectateur d’un enfer dont Je est la principale victime. Sa mère, Novatchok, lui assène mots et coups. Elle exerce une emprise totale et la tient prisonnière d’une lignée d’histoires de femmes. La violence physique est terrible, mais c’est la violence psychologique qui creuse le plus profondément Je.
Émilie Faucheux donne corps à Je avecune intensité remarquable. Elle fait corps avec les mots de Léna Ghar et sur le plateau, la langue devient souffle, matière, blessure.
Les dessins projetés en fond de scène sur un tulle agissent comme une réalité augmentée de la vie de Je. Images mentales, traces d’enfance, surgissements monstrueux ou fragments de mémoire, ils deviennent les témoins muets de la violence dans laquelle évolue Je, une violence inscrite à même la chair et dont elle devra s’accommoder toute sa vie.
Les mathématiques et sa rencontre avec Météore viennent apporter du réconfort lorsque le quotidien devient insupportable, mais ne sont que de minces planches de salut face au « trou » qu’elle ne pourra jamais reboucher, si ce n’est en se répétant : « Sors de moi, l’infinie ». À la brutalité du cadre familial répondent de brefs espaces de respiration, où l’imaginaire, les chiffres ou l’amour esquissent une possibilité de fuite.
Entre performance et interprètation
Émilie Faucheux est de ces interprètes prêtes à bousculer les codes de la représentation. Entre performance et interprétation, elle donne vie à des personnages en reconstruction : Nastassja Martin hier, Léna Ghar aujourd’hui. Elle performe autant qu’elle joue les femmes qu’elle porte au plateau.
À travers ces femmes courageuses, qui refusent le statut de victime auquel on les assigne, Émilie Faucheux se saisit d’écrits contemporains pour mieux sonder nos psychologies et ouvrir un chemin de vie salutaire. Suivons-la.
Laurent Bourbousson
Crédit photo : ©V. Arbelet
Tumeur ou Tutu, à Présence Pasteur, jusqu’au 25 juillet (relâche les jeudis) à 14h50
Générique
conception, jeu, mise en scène : Émilie Faucheux – artiste complice du CDN Dijon Bourgogne / création lumières et vidéo : Guillaume Junot / dessins : Chloé Fourcault / assistanat à la mise en scène : Karine Jurquet / musiques : David Neaud / régie son :
Paul Bertrand / régie générale : Marc Nuninger / administration de production : Anne de Bréchard / accompagnement et diffusion :
Claire Lacroix