Interview : David Drouard, au nom du (S)ACRE

13 décembre 2017 /// Les interviews

C’est en duo avec Michèle Noiret que j’ai rencontré David Drouard durant cet été 2015, lors du festival Avignon Off, pour la création de Palimpseste Duo. La maîtrise parfaite du geste, incisive, presque chirurgicale, émanait alors du corps dansant. J’ai eu le plaisr de le retrouver, à Bruxelles, toujours en compagnie de Michèle Noiret. Fut évoqué le (S)ACRE qu’il avait en préparation. A l’occasion de sa venue au Théâtre Les Salins (Martigues), entretien dans lequel on évoque Odile Duboc, Nijinski et son travail sur l’hybridité.

Vous avez débuté votre carrière de danseur, notamment, auprès d’Odile Duboc que vous avez rencontré lors de votre Conservatoire National de Danse à Lyon. Que vous a apporté cette rencontre ?
C’est une rencontre spéciale à pleins d’endroits. Odile n’était pas seulement une chorégraphe, c’était aussi une pédagogue, avec des propositions de performances, une vision des choses, un partage dans plusieurs domaines… Elle a été une expérience déterminante dans ma vie.

Dans votre vie d’artiste ?
Oui, ça m’a construit intellectuellement et ça a déconstruit tout le cadre académique que j’avais vécu durant mes années de conservatoire, où le corps, même si on a des cours avec différentes techniques, prend certaines formes qui représentent bien les techniques enseignées. Odile m’a permis de déconstruire toutes ces références pour penser la danse juste avant de la vivre, le pourquoi du premier jet, du premier souffle, avec des références. On pouvait en parler pendant des heures avec une grande simplicité. C’était très enrichissant.

(F)AUNE ©Jean-Louis Fernandez

Lorsque l’on regarde vos créations jusqu’à ce jour, on peut y voir un certain mélange de matières chorégraphiques. Il y a un attrait pour le hip-hop, que l’on retrouve dans Anneau de Salomon, Hubris. Vous avez également travaillé avec Marie Agnès Gillot. Est-ce une envie de bousculer le spectateur afin de lui montrer qu’il n’y a pas qu’une seule danse et que vous pouvez, en tant que chorégraphe, travailler sur différents courants ?
C’est marrant d’en parler en ces termes. Cela me fait réfléchir sous un autre angle et c’est d’autant plus intéressant. Je ne partirais pas du principe que j’ai eu envie de métisser les choses. Je m’explique, au départ de ces expériences, qu’elles soient avec Marie Agnès Gillot, Georges Monboye, ou La folia, il y avait pour moi l’idée, à travers une création singulière, de vivre moi-même en tant que chorégraphe et ou de danseur une expérience. C’est à partir de 2012, lors de la création de mon solo (F)aune, que j’ai modifié ma démarche. J’ai changé l’équipe autour de moi. J’ai commencé à collaborer avec Florent Gaité, docteur en philosophie. Cela m’a permis d’échanger sur un autre vocabulaire que celui de la danse. Foncièrement, il s’est passé une envie très claire d’approfondir ma démarche et comment j’avais envie de travailler la matière chorégraphique. Un terme qui est venu assez vite, cette notion d’effet, de partage, c’est un genre de rencontre comme une fusion. Avec le solo, il y avait une envie très forte d’hybrider la danse. Pour moi, c’est avec l’hybride que l’on invente une nouveauté, une nouvelle écriture doublement intéressante et on peut se servir de tout ce qui a autour de nous pour hybrider. C’est pour cela que (F)AUNE est danse et arts plastiques, (H)UBRIS, hip hop et numérique. Pour (S)ACRE, nous sommes sur la notion de végétal.

C’est pour cela que l’on voit une rupture dans vos créations avec (F)AUNE.
Oui. Tout à fait. C’était très fort de plonger dans sa vie, dans ses pensées, sa création. Je me suis replongé dans son journal en 2012 et c’est ceci qui a provoqué la création de mon solo. J’ai eu très envie de cette radicalité totalement incroyable.

(S)ACRE ©Jean-Louis Fernandez

Pour (S)ACRE, vous collaborez avec le paysagiste Gilles Clément. Les visuels de la création présentent un ensemble de femmes en mouvement. Ceci à l’air brutal et animal. Comment avez-vous travaillé avec cet ensemble ?
Nous sommes dans quelque chose de brutal et d’animal. Avant de les rencontrer en audition, j’avais fait un workshop pour vivre ma position et comment la nommer durant la création. ça a été très vite concluant avec la notion de guider le groupe. Il y a donc cette notion de collaboration qui est très forte. Ensuite, avec le groupe, j’ai beaucoup proposé de travail de recherches dans des états de corps à partir de l’improvisation : c’était arriver à déconstruire des façons individuelles d’être pour être plus singulière tout en fédérant le groupe. Il y a les danseuses d’un côté et les musiciennes de l’autre. C’était un double travail, chorégraphique et musical pour cet anti-sacre. On a créé des passages, des titres avec les musiciennes pour être dans un notion d’album.

D’où le fait de nommer le spectacle concert chorégraphique.
Oui, mais la danse est très forte et nous sommes quand même en représentation. L’aspect concert existe avec le lieu de concert. Or, ici nous sommes dans une disposition du spectacle. La musique est très impliquante et la danse participe à ça. Nous sommes dans cette hybridation concert et danse.

Vous avez parlé d’un anti-Sacre ?
Oui, c’est avec une journaliste du Pays de la loire que nous avons trouvé ce terme. Pour la musique, nous avons travaillé sur la structure rythmique, le scandé de la partition de Stravinsky. On ne se sert pas de la mélodie. On s’est inspiré du scandale qu’a pu susciter à son époque la musique du Sacre. Ici, nous aurons des notions de punk rock électro. Pour la danse, nous ne sommes pas dans une seule représentation d’une élue, d’une vierge, qui va être violée et tuée pour une meilleur printemps, mais plutôt des élues, des femmes, qui ne sont pas vierges, qui ont toutes un âge différent et qui ne seront pas sacrifiées mais viendront célébrer ensemble leur résilience, leur résistance et je dirais même leur survivance.
Nous avons travaillé sur des positionnements graphiques dans l’espace. Les 20 premières minutes de danse sont en immersion totale dans un système planétaire.

Est-ce que vous désorientez votre public avec (S)acre ?
Je les désoriente totalement. Le public s’était habitué à une écriture avec (F)aune et (H)ubris. Sur (S)acre, on est dans un grand rapport au sauvage et d’une grande liberté. On peut chercher, pour ceux qui me connaissent très bien, des passages dans lesquels j’ai pu interagir. C’est une pièce très forte dont certains me parlent encore après avoir vu les premières.

Cela fait deux créations où l’on ne vous retrouve plus sur le plateau. Vous remplissez entièrement la fonction du chorégraphe. Est-ce que sur le prochain projet, on retrouvera David Drouard, danseur et chorégraphe ?
J’aime beaucoup être chorégraphe, mais la danse me manque. Heureusement que je travaille avec Michèle Noiret pour être au service d’une autre écriture. D’être uniquement dans la position d’auteur et de diriger les autres est très enrichissant, mais pour le prochain projet, je me projette sur le plateau.

(S)acre est à découvrir au Théâtre Les Salins, Scène nationale de Martigues, le vendredi 15 décembre 2017.
Photo protrait David Drouard : ©Jt

(S)acre a bénéficié d’une captation lors de ses dates parisiennes que vous pouvez retrouver ci-dessous