[ITW] Avignon Jazz Festival, entre continuité et désir de nouveautés

31 juillet 2019 /// Les interviews

Du 31 juillet au 4 août, le Cloître des Carmes accueille Avignon Jazz Festival pour cinq jours durant lesquels l’éclectisme des musique jazz bat son plein. Tour d’horizon avec Michel Eymenier et Gilles Louis-Eloi, les co-présidents de l’association.

Avignon Jazz Festival, 28 ans d’histoire

Michel Eymenier, vous êtes à l’origine du Tremplin Jazz Festival. Pouvez-vous nous remettre dans le contexte ?
M. E. : Au départ, Alain Pasquet, Jean-Paul Ricard, fondateur de l’Ajmi, et moi-même avions décidé de créer, en 1992, un tremplin pour les jeunes musiciens. Il n’existait qu’un concours national alors, celui de la Défense ! La première édition a eu lieu au Château de la Barbière. Ensuite, nous avons migré au Square Perdiguier. En 2000, le Tremplin Jazz est devenu européen, à l’occasion de Avignon Ville Culturelle Européenne. Nous avons même eu la chance de programmer dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes, avec des noms prestigieux (ndlr voir l’ensemble des affiches ici). Aujourd’hui, nous continuons cette aventure avec quelques idées nouvelles. Je partage la présidence de l’association avec Gilles Louis-Eloi. Nous avons pour point commun l’amour du jazz et de la musique.

Comment se passe cette co-présidence ?
G. L.-E. : Nous avions déterminé quelques rôles au départ mais en fait, on échange tout le temps. C’est un jeu de ping-pong dont on n’a pas définit des règles. C’est appréciable de travailler comme cela. On situe de festival comme étant dans le partage du plaisir, avec l’ambition d’être le plus large possible.

Quelles sont les nouveautés que vous souhaiteriez apporter au festival ?
M. E. : Nous aimerions améliorer le concours européen en réunissant les gagnants des tremplins existants sur le plan national et avoir des relais pour ceux organisés au niveau européen. Le Concours européen pourrait être le résultat de cela. On retrouverait la jeune scène sélectionnée par des professionnels.
Nous savons ce que nous ne voulons pas : tomber dans une programmation d’épicerie qui serait de faire une programmation en fonction de la jauge, de la recette. On souhaite ouvrir le festival sans le dénaturer. La particularité du Avignon Jazz Festival est que cela fait 28 ans que l’on arrive à équilibrer nos résultats.
G. L.-E. : On aimerait faire une programmation à l’année, du moins plus régulière avec de vrais projets. Ensuite, la question de programmer à nouveau dans la Cour d’Honneur est une vraie question, avec ses 2 000 places. Lors des concerts dans la cour d’honneur, le festival connaissait une grosse notoriété. Depuis, nous avons un peu perdu cette dernière.
M. E. : Gilles a cette fraîcheur nécessaire pour des idées nouvelles.

Lorsque l’on parle du festival, faut-il dire Tremplin Jazz d’Avignon ou Avignon Jazz Festival ?
M. E. : L’association s’appelle Tremplin Jazz d’Avignon. La finalité de notre association est l’organisation d’un concours qui aujourd’hui est européen. Accolé au tremplin, il y a des concerts. Aujourd’hui, le tremplin est une composante de ce qui s’appelle Avignon Jazz Festival.

Le Concours Jazz Européen

Le concours ouvre le festival. 6 groupes vont se produire sur scène. Comment procédez-vous pour la sélection ?
G. L.-E. : Cette année nous avons eu 120 candidatures. Nous en avons retenu 117 de 11 pays européens. Nous sommes neufs personnes à écouter, à l’aveugle, tous les groupes pendant un mois. Chacun est censé venir avec une dizaine de noms, mais cette année chacun en avait plus. Nous débattons, par la suite, jusqu’à trouver 6 groupes qui font l’unanimité.
M. E. : Le critère est l’originalité, l’ambition, le projet et la prise de risque. Le tremplin est un concert. Il faut que le groupe retenu tienne la route. On réalise un travail important pour conserver 6 groupes. Et du moment qu’un groupe gagne, le bouche à oreille fonctionne dans son pays d’origine.
Pour nous, ce concours permet de mettre le pied à l’étrier pour des groupes qui sont de vrais jeunes professionnels : on leur donne un coup de main pour l’enregistrement de leur disque aux studios la Buissonne, avec une première partie lors d’un concert l’année suivante.

Le Prix du Public est remis lors de ce concours. C’est une chose à laquelle vous tenez beaucoup ?
M. E. : Le Prix du Public est important et essentiel. Le public est sensible à l’émotion, au jeu de scène, au moyen d’expression d’un groupe. On nous a reproché de programmer des groupes au jazz un peu trop marqué, un peu trop moderne. Toutefois, on essaie d’avoir un éclectisme certain dans la sélection des groupes justement, et on évite des groupes qui font de la redite. Le jazz manouche est un bon exemple. Souvent c’est de la redite de ce qu’a fait Django Reinhardt, en moins bien.  Les musiciens sont sensibles à ce prix car c’est la première évaluation pour eux. Le tremplin est le cœur de notre projet.

Le public du jazz

Quelle pourrait-être votre définition le jazz ?
M. E. : On sait d’où partent les musiques de jazz. On ne sait pas où elles s’arrêtent ! Il y a des musiques cousines. Le jazz est une musique improvisée sur une base harmonique, que l’on appelle standard, bien écrite afin que le musicien puisse prendre son propre chemin. La composition est importante.

Est-ce que l’on pourrait dire que le jazz est élitiste ?
M. E. : C’est une musique éminemment populaire qui est issue du blues, du ragtime, du blues spiritual, on est dans un ancrage le plus populaire qui soit, et c’est devenu à mesure une musique dite élitiste. Le jazz est une musique improvisée sur une base harmonique que l’on appelle standard, sur une base bien écrite pour pouvoir prendre son propre chemin. La composition est importante.
G. L.-E. : Du moment où l’on ne comprend pas les choses, on va parler d’élitisme. En fait, la difficulté est de savoir s’il faut comprendre quelque chose. En jazz, il faut laisser venir les émotions et ressentir la musique.
M. E. : L’autre jour, lorsque je distribuais des flyers du festival, une personne disait qu’elle n’était pas assez cultivée pour venir écouter du jazz. Je lui ai répondu que le jazz était de l’émotion et la source du beat. Quand on s’y intéresse, on va creuser les courants mais cela sont des questions de spécialistes. Lorsque vous êtes public, vous vous asseyez, vous commencez à écouter, ça vous émeut ou pas, ça vous donne envie de danser ou pas. Nous avons besoin de sensibiliser le public au jazz.
G. L.-E. : Je fais souvent le parallèle avec la peinture dite classique et la peinture moderne. C’est le ressenti qui prime. En jazz, on peut opposer Miles Davis et John Coltrane. L’un faisait entendre le silence des notes et l’autre était plein de notes.
M. E. : Chez Coltrane, il y avait une sorte de transe. Il se questionnait sur le fait qu’il n’arrivait pas à s’arrêter de jouer. Miles lui a dit d’enlever le sax de sa bouche ! [rires]

La programmation

Hailey Tuck ©Rocky-Schenck

Plusieurs courants du jazz sont représentés dans la programmation. Pouvez-vous nous présentez ces soirées ?
M. E. : Les trois soirées montrent cet éclectisme existant dans le monde du jazz. La première soirée est celle de la découverte d’un artiste en devenir au niveau international. On a eu Sara McKenzie, l’année dernière, on a Hailey Tuck cette année. Sa voix n’est pas sans rappeler celle de Billie Holiday. Elle s’inscrit dans un jazz mâtiné de pop. C’est un pari. Elle vit en France depuis dix ans. Son producteur est Larry Klein, à qui l’on doit les découvertes de Madeleine Peyroux, Mélodie Gardot entre autres. On peut imaginer que cet homme a le nez creux et que s’il s’intéresse à Hailey Tuck, ce n’est pas pour rien.
G. L.-E. : En première partie de soirée, on découvrira Thomas Delor, un jeune niçois de 22 ans. Il a la particularité de jouer de la batterie comme d’un instrument mélodique et non rythmique. C’est quelqu’un qui est intéressant. Il a reçu le prix de l’Album Révélation Jazz Magazine en 2018. Thomas Delor a créé son trio. Il est un musicien en devenir. Ce sera une belle soirée de découverte.

Émile Parisien ©Sylvain Gripoix

Le samedi 3 août, on retrouvera le gagnant du tremplin européen 2018.
M. E. : En effet. Le Simon Below Quartett fait un jazz exigeant, qui se mérite, qui n’est pas d’une approche immédiate. Ce sont des allemands de Cologne.
Pour la suite de cette soirée, nous recevons un grand nom de la scène nationale. Ce sera Émile Parisien. C’est une grande révélation et son talent est reconnu partout. Il a fait bouger les lignes du jazz. Il invite Michel Portal, que nous avions accueilli à la Cour d’Honneur. 47 ans les séparent. Michel recherche les rencontres. Tous les deux sont capables de créer de la beauté. Avec le Sfumato quintet, Émile est entouré de Florent Nisse, Mario Costa, Roberto Negro et Manu Codjia qui est un guitariste exceptionnel et qui a été lauréat du Tremplin. Ce sera une très belle soirée avec l’un des plus beaux groupes de la scène nationale.

Rymden ©Egil Hansen

En clôture de festival, vous recevez Rymden. On sent une frénésie rien qu’à l’énonciation de ce nom. 
G. L.-E. : Oui. Rymden est l’association de deux formations emblématiques du jazz européen : e.s.t et New Conception of Jazz. Le premier est le groupe de Esböjen Svensson, décédé en 2008 alors que le festival devait le recevoir, et le second, celui de Bugge Wesseltoft, qui est un musicien impressionnant. II a révolutionné le jazz avec l’apport de l’électronique dans leur composition. C’est une belle association. Rymden signifie espace en norvégien. On assistera à une chose nouvelle. Je suis très fier qu’il soit en clôture du festival.
M. E. : C’est une musique avec de belles compositions. Pour nous, c’est la chance de les avoir. Le groupe s’est formé il y a peu de temps et les festivals qui avaient fait leur programmation ne pouvaient pas les programmer !
G. L.-E. : En première partie, ce sera Nefertiti Quartet mené par la pianiste Delphine Deau. Je l’ai rencontrée à Avignon et j’ai été impressionné par sa façon de jouer, de composer. Elle est dans la filiation de Wayne Shorter, un grand compositeur d’œuvres très contemporaines. On assiste avec ce quartet à un bel échange entre Delphine Deau avec Camille Maussion, qui joue des saxophones. Le Nefertiti quartet a gagné le concours de Jazz Migration et l’Europa Jazz à Copenhague, il y a 15 jours.

Avant de vous quitter, quel serait le souvenir marquant des éditions précédentes ?
M. E. : J’en ai plein. Mais un seul, se serait René Urteger. Il avait une carte blanche. La pluie s’était invitée avant son concert. Pendant qu’il jouait, un arc en ciel était apparu. C’était un moment magique et le public lui a demandé de jouer Over the rainbow. C’est la symbolique magnifique du musicien de jazz : même s’il ne l’avait pas joué depuis longtemps, il a repris les harmonies du morceau. C’était un moment d’émotion quand on connaît le musicien qu’est René.
G. L.-E. : J’ai moins de passé avec le Avignon Jazz Festival, mais je dirai le concert de Joe Lovano, l’année dernière.

Histoire de souvenir et de partager les coulisses de l’Avignon Jazz Festival, vous trouverez dans les pages du programme la chronique d’Isabelle Oleart.

Propos recueillis par Laurent Bourbousson.

Date

Avignon Jazz Festival du 31 juillet au 4 août 2019.
Le Concours européen, 31 juillet et 1er août, est en entrée libre, à 20h30.
Vendredi 2 août : Hailey Tuck (1ère partie Thomas Delor). Tarif plein : 28 euros – Tarif réduit : 24 euros.
Samedi 3 août : Émile Parisien et Michel Portal (1ère partie Simon Below). Tarif plein : 28 euros – Tarif réduit : 24 euros.
Dimanche 4 août : Rymden (1ère partie Nefertiti Quartet). Tarif plein : 28 euros – Tarif réduit : 24 euros.
Pass Trois soirées : 70 euros