[ITW] Bachar Mar-Khalifé : la tournée est essentielle à ma vie de musicien

14 novembre 2018 /// Les interviews

Bachar Mar-Khalifé est en concert à l’Auditorium Jean Moulin – Le Thor, le 23 novembre prochain. Son dernier album, The Water Wheel A Tribute To Hamza El Din résonne comme une invitation au lâcher-prise. Interview de ce multi-instrumentiste pour qui la musique régit et définit sa vie.

C’est avec talent que Bachar Mar-Khalifé trace sa route dans l’univers de la musique. Si des titres sonnent comme des tubes (on pense à Lemon, Ya Nas, Machins choses, Marée Noire ou encore à Kyrie Eleison) ou si on le voit partager la scène pour des projets (notamment avec Jeanne Cherhal pour l’Hommage à Barbara), n’empêche que l’artiste est encore peu connu du grand public. C’est par téléphone que nous avons échanger et parler musique, concert et adolescence.

Depuis la sortie de votre premier album, Oil Slick (2010), vous ne cessez de ravir votre auditoire avec vos sonorités. Lorsque l’on écoute l’ensemble de vos œuvres, on ressent la nécessité de vous remettre en jeu avec chacune d’elle.
Chaque album a été enregistré de manières différentes. La plupart n’était pas vraiment préparé à l’avance. Au moment des enregistrements, je laisse une ouverture à tous les possibles. J’aime être à l’écoute de ces moments. Je conçois le studio comme une prise de risque émotionnelle. Il faut arriver à l’urgence émotionnelle dans une pièce fermée, dans laquelle je me retrouve tout seul. C’est pour cela que j’intellectualise le moins possible un morceau ou un projet.

Comment s’est construit cet album hommage à Hamza El Din, célébre joueur de oud nubien ? On a l’impression lors de l’écoute de The Water Wheel que vous en ressortez quelque chose qui relève de la quintessence.
C’est un morceau que j’ai dû écouter une cinquantaine de fois dans mon adolescence. Je crois qu’il y a des choses qui vous pénètrent et qui ne s’expliquent pas. Ces choses-là ressortent un jour musicalement ou par le corps, et je pense ici aux maladies. Il y a parfois des odeurs qui nous traversent à nouveau, 20-30 ans après les avoir senti pour la première fois. Je pense fortement que tous ces moments, on les refabrique et parfois on les extrapole.
Dès que j’ai eu l’opportunité de jouer cette musique sur scène, je l’ai refabriquée à partir des sensations qui étaient en moi. J’avais l’impression de repartir chez moi, dans mon propre intérieur, un chez moi secret.

Vous avez découvert l’album d’Hamza El Din au moment de votre adolescence. Si vous l’aviez découvert plus tard, est-ce que votre hommage aurait cette même teinte sonore ?
Tout ce que nous apprenons réellement se passent dans nos premières années de vie jusqu’à la fin de la jeunesse. Donner une durée à cela, je ne saurais le faire, mais je sais que je n’appartiens plus à ce temps-là. Je me penche très régulièrement sur ces instants de jeunesse et je les préserve dans ma mémoire. J’essaie d’y retourner et ça me confirme que je n’en fais plus partie. Je pense découvrir moins de choses aujourd’hui que ce je pouvais découvrir à l’époque de mon adolescence, où il me semblait que j’avais beaucoup de temps. Aujourd’hui, je trouve que le rapport au temps est inversé, que le temps n’existe plus.
Le fait d’avoir découvert cet album au moment de mon adolescence s’est ancré et a ressurgi comme ça.

Greetings extrait de l’album The Water Wheel A Tribute To Hamza El Din

Quel rapport entretenez-vous avec la musique ?
La musique en tant que discipline artistique, harmonique, mélodique, rythmique, doctorante, ne m’intéresse pas trop. Parfois, j’angoisse à l’idée de me retrouver avec des musiciens pour échanger sur cette discipline.
Je crois que le seul moyen de justifier ma musique et ma place dans ce monde relève d’une portée philosophique que j’entretiens avec le rapport à la vie, le rapport aux autres et à la manière d’exprimer des choses.
La musique n’est pas quelque chose de parallèle à ma vie. Elle est surtout une invitation vers un ailleurs qui serait inaccessible sans son aide. Elle régit et définit mon quotidien au final.

Bachar Mar-Khalifé au Temps Machine, le 9 novembre 2018 ©Claire Vinson

Comment vivez-vous les concerts donnés dans le cadre de cette tournée ?
J’ai toujours dissocié les albums des tournées. Sur scène, je n’ai pas l’objectif de défendre l’album qui m’amène à faire la tournée mais plutôt celui de relier toutes les œuvres, de la première à la dernière que j’ai pu composer. La plupart des morceaux sont du nouvel album car ça renouvelle la scène, mais il y a des morceaux des albums précédents. Pour moi, le concert va rendre compte un petit peu de ce trajet et n’a de sens que si j’ai un petit peu de tous ces albums avec moi.
La tournée est essentielle à ma vie de musicien. La scène est quelque chose de tellement vivant qu’il est important de renouveler, de remettre en question les interprétations des albums car on ne peut retranscrire ce qui a été fait en studio. Il faut se débarrasser des versions enregistrées en studio. Il faut aussi être à l’écoute, concert après concert, des choses qui nous appellent et des choses qui ont vécues un temps et qui n’ont plus lieu d’être jouées sur scène.

Vous modifiez donc votre setlist à chaque date ou est-elle figée ?
Presque avant chaque concert, il y a au moins un changement. Parfois bien plus ! Ça dépend de plein de choses auxquelles je suis à l’écoute : de l’humeur, de l’énergie du public avant de monter sur scène, ce qui se passe pendant le concert également, de la durée du set, à quel moment de la journée on joue… C’est pour cela que je dis que le concert est vivant car on ne peut appliquer une recette qui marche partout et tout le temps. Je crois que faire cela c’est signer sa propre lassitude artistique, ce que je fuis à grande vitesse.

Pour The Water Wheel, invitez-vous l’auditeur à un véritable lâcher-prise ?
Je crois que c’est une chose difficile à faire, peut-être plus à notre époque. J’exige de moi-même cette condition en montant sur scène ou en chantant une chanson : celle d’oublier toutes mes barrières, tout ce qui me freine, car c’est un moment de liberté. J’espère que les gens qui écoutent, qui viennent au concert, ont accès à cette même sensation de liberté parce qu’en fait, un concert est réussi si ce sentiment de lâcher-prise est partagé. C’est là, la clé de tout.

Propos recueillis par Laurent Bourbousson

Bachar Mar-Khalifé en concert à l’Auditorium Jean Moulin – Le Thor, le vendredi 23 novembre à 20h30.
Tarif unique : 15 euros. Renseignements ici. Le site de l’artiste : .

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Retrouvez Bachar Mar-Khalifé en concert à Figeac (24.11), Metz (06.12), Sète (08.12), Poitiers (du 17 au 19.12)… Toutes les dates ci-dessous :