[ITW] Christian Rizzo : Je crée des pièces pour ré-observer le monde

14 février 2020 /// Les interviews

Christian Rizzo développe, depuis plus d’une vingtaine d’années, un travail chorégraphique qui lui est particulier. Il présente une maison, sa dernière création, au festival Les Hivernales, le samedi 15 février. Nous nous sommes entretenu avec lui.

Le premier choc que nous avions eu date de 2004, avec la pièce Autant vouloir le bleu du ciel et m’en aller sur un âne. S’en était suivi Soit le puits était profond, soit ils tombaient très lentement, car ils eurent le temps de regarder tout autour au Festival d’Avignon où l’indignation de certains se frottait à la réjouissance d’autres. Directeur de ICI – CCN Montpellier-Occitanie / Pyrénées Méditerranée depuis 2015, Christian Rizzo poursuit son travail alliant le vide, les structures, le plein, l’énergie, la parole et les arts. Interview du chorégraphe.

Le style Rizzo

Depuis plus de 20 ans, vous développez un travail chorégraphique qui vous est propre. Pourriez-vous nous en donner sa définition ?
Je crois que je serais le plus mal placé pour dire parce que je ne sais pas donner une définition assez claire au mot style… Je sais ce que je cherche et quels outils j’essaie de mettre au travail. Il y a toujours cette question de comment les corps apparaissent et disparaissent dans un même mouvement, celle de l’espace qui est quelque chose de fondamental… Je sais également que je travaille dans la contre-forme des choses… Je suis plutôt habité par des états de contemplation…. que j’ai une façon de regarder avec une certaine plasticité, mais une plasticité en mouvement. Il y a la question du vide porteur, de ce que je pourrais qualifier d’abstraction fictionnelle.

Tout au long de votre parcours de chorégraphe, vous n’avez eu de cesse d’interroger votre danse. Il y a une attente particulière du public à chacune de vos créations et ce même après 20 ans de carrière. Le ressentez-vous ?
Je le ressens, déjà, de moi à moi. C’est-à-dire que j’essaie toujours de me méfier d’une recette. Je creuse dans un sillon avec cette peur de creuser et de me répéter. Je redoute d’arriver à un endroit qui ferait mon fonds de commerce. C’est une trouille absolue en tant qu’artiste de sentir que je ne suis pas entrain d’avancer.
Lorsque je commence une pièce, il y a toujours une nécessité très forte à me mettre au travail. Je ne fais pas une pièce pour faire une pièce. C’est un endroit où, moi en tant que personne et avec la porosité que j’ai avec le monde, je ressens le besoin de créer une forme pour comprendre où je suis. Je crois que c’est ce que je mets en jeu au plateau. C’est mon rapport au monde, avec ce qui m’arrive, avec des choses intimes et générales, et comment ces deux pans me demandent de me mettre au travail pour presque objectiver une chose, le sortir de moi pour l’observer.

Lorsque je commence une pièce, il y a toujours une nécessité très forte à me mettre au travail

une maison

Pour votre dernière création, quels sont les éléments qui vous ont poussé à objectiver votre pensée ?
Il y a eu plusieurs facteurs. Tout d’abord, le titre qui est arrivé de nulle part, de l’inconscient. Une maison. Je sentais la question du terrain, de l’architecture et de l’espace, cet endroit qui pouvait contenir des temps qui étaient à la fois le présent, le passé et des projections à venir. Une maison également comme lieu de la mémoire, de la transmission, de l’oubli, de sa propre perte… Il y avait une pensée sur le rapport entre l’organique et la technologie. Je voulais constituer une communauté entre ces deux états. Il se trouve qu’au moment où j’ai travaillé sur cette création, j’ai perdu mon père. Sans que cet événement devienne l’élément central de la pièce, il allait m’accompagner sur la question du rituel, de l’invisible comme conducteur du vide en tant qu’énergie. Il y avait aussi un autre questionnement sur le tout et le fragment qui renvoie à l’individu et à la communauté. Je pense que tout ça est devenu comme une nébuleuse pour me mettre au travail afin de faire apparaître des choses.

Vous laissez apparaître des états par touches, ce qui permet, peut-être, à chacun de se projeter dans votre univers. Vous donnez certaines clés, sans pour autant tout dévoiler.
C’est un mot que je n’utilisais pas beaucoup, mais en ce moment je parle de la question de l’impression, comme les peintres impressionnistes. Je travaille par touches et c’est en associant ces touches qu’apparaît le sujet. C’est comme si le sujet n’était pas présent au préalable, qu’il ne serait qu’un prétexte, et que par touches, il deviendrait le sujet par la pièce et non de la pièce.
Il y a toujours cet enjeu de révélation par la mise au travail, par l’observation… Faire des pièces est pour moi organiser des laboratoires du regard : où est-ce que j’en suis dans mon propre regard, comment je regarde et comment je peux écrire.

C’est une interrogation incessante à votre métier de chorégraphe ?
C’est aussi ma condition d’être humain. Je crée des pièces pour ré-observer le monde. Quand je sens que je suis passif ou volontaire, et je n’aime ni l’un ni l’autre, je cherche un état entre deux, celui de laisser advenir mais en comprenant.

Faire des pièces est pour moi organiser des laboratoires du regard

La place du jeune public

Vous avez créé en 2017 une pièce destinée au jeune public, D’à côté. Vous n’avez pas trahi pas votre écriture chorégraphique. Qu’est-ce qui vous a poussé à vous adresser à ce public ?
C’est parti d’une situation très anodine. Nous étions au CCN et l’on présentait le travail de notre artiste associé de l’époque, Vincent Dupont. C’était une étape de recherche sur la scénographie. Au sortir de cette présentation, j’ai vu une petite fille qui était émerveillée et qui remerciait son père de l’y avoir amenée. Lui, n’était pas du tout dans ce registre ! Sa fille se retrouvait désarmée face à ses dires. Je me suis dit qu’il était entrain de gagner, de bousiller l’expérience qu’elle avait vécue. C’est donc parti de cette nécessité extérieure, comme toujours, de faire un projet où parent-enfant pourraient potentiellement discuter. Il fallait que je fasse une pièce adressée au public dont le jeune public. Ça a été une des pièces où j’ai été le plus fragile car je me répétais que c’était peut-être la seule pièce que ce jeune public allait voir, et que j’allais l’inscrire dans l’œil, l’oreille et le corps. J’étais très sensible à cela et la meilleure façon de les inviter chez moi était d’être moi-même.

… je me suis demandé ce que pièce jeune public voulait signifier

Avez-vous l’envie de réitérer cela ?
Oui et non dans le sens où ça ne se pose pas en ce moment. Comme je crée lorsqu’il y a nécessité, en ce moment sur je suis d’autres questionnements. Étonnamment, je pense que toutes mes pièces devraient être ouvertes au jeune public. D’à côté m’a fait penser à cela, car je me suis demandé ce que pièce jeune public voulait signifier. Les enfants savent capter à juste titre la lumière, un élément très important de mon travail. Ils constatent et leur imaginaire fait le reste.

TTT : Tourcoing-Taipei-Tokyo, un film à la Maison Jean Vilar

Le public des Hivernales pourra découvrir à la Maison Jean Vilar 3 courts-métrages réunis sous le titre TTT-Tourcoing-Taipei-Tokyo. Vous avez travaillé avec l’artiste Iuan-Hau Chiang. Pouvez-vous nous les présenter ?
C’est un travail que j’ai fait sur plusieurs années. C’est l’une des facettes de mon dialogue avec l’artiste taïwanais Iuan-Hau Chiang. Il travaille sur le numérique. Ce champs m’était inconnu et quand nous nous sommes rencontrés, j’étais artiste-professeur à l’école Le Fresnoy. J’en ai profité pour ouvrir un espace sur le numérique et à quoi cela pouvait répondre.
3 questions ont donné naissance à 3 films. J’ai toujours eu le rêve de pouvoir danser avec une architecture mouvante, qui serait autonome. Les deux mouvements tenteraient une forme de dialogue et notre propre mouvement ne serait plus l’apanage du corps. Ce duo entre une architecture et moi donne Il.
paysage est venu d’une réflexion sur les estampes chinoises qui me fascinent. La peinture occidentale est perspective, alors que la peinture asiatique est l’aplat. Pour l’une, on regarde plus le point et pour l’autre c’est le chemin. Avec Iuan-Hau, nous interrogeons la possibilité de réunir perspective et aplat, la 3D et la 2D, le volume et le plat.
Pour le troisième film a pour titre form 1. Étant parti du postulat que je crois être apparu par le mouvement, je me suis posé la question de qu’est-ce que cela voudrait dire de disparaître par le mouvement. Nous avons imaginé que mon corps avait un état gazeux. Tout mouvement me ferait donc disparaître et l’immobilité pourrait, potentiellement, au moins faire apparaître mon contour. Iuan-Hau a fait une motion capture de mon corps.

ICI – CCN de Montpellier

Pour conclure, vous dirigez depuis 2015 ICI – CCN Montpellier-Occitanie / Pyrénées Méditerranée. Vous donnez l’image d’un directeur heureux. Est-ce le cas ?
Oui, même si ce n’est pas facile tous les jours. Mais ceci est mon problème. Je suis heureux car suis intimement persuadé que ces institutions-là, qui sont décriées en ce moment, n’ont pas encore eu la puissance qu’elles doivent avoir. Ce qui me plaît en que directeur, est de travailler pour un projet. ICI est à mon image et non à mon effigie, c’est pour cela que je lui ai donné ce nom. Le CCN est un territoire qui doit se renommer constamment par sa présence. Ce qui me touche énormément c’est que je suis un artiste qui doit inviter d’autres artistes, qui a en charge une formation (le master exerce ndlr), et qui se pose des questions de médiation et de publics… Toutes ces questions sont réunies en un lieu afin de casser l’isolement de l’artiste.
Le projet du CCN est une grande création au long cours où toute la filière danse est prise dans une seule et même question. Tout ce que je fais, que ce soit en tant qu’artiste, à la direction du CCN, ou par le biais de films, sont des tentatives de réponse pour préciser cette question. Je pense que celle-ci parle de mon rapport à l’art, à la vie. Je pose des hypothèses de réponses à une question que je ne connais pas encore. Donc, je crée.

Propos recueillis par Laurent Bourbousson
Visuel : ©Marc Damage

Dates et générique

TTT : Toucoing-Taipei-Tokyo à voir à la Maison Jean Vilar (Avignon), du 15 au 22 février, de 11h à 15h. Rencontre avec Christian Rizzo, le samedi 15 février à 11h.

une maison, à Opéra Confluence, le samedi 15 février à 20h30. Renseignements hivernales-avignon.com
Choréraphie, scénographie, costumes, objets lumineux Christian Rizzo|Interprétation Youness Aboulakoul, Jamil Attar, Lluis Ayet, Johan Bichot, Léonor Clary, Miguel Garcia Llorens, Pep Garrigues, Julie Guibert, Ariane Guitton, Hanna Hedman, David Le Borgne, Maya Masse, Rodolphe Toupin, Vania Vaneau|Création lumière Caty Olive|Création médias Jéronimo Roé|Création musicale Pénélope Michel et Nicolas Devos (Cercueil / Puce Moment)|Assistante artistique Sophie Laly|Costumes Laurence Alquier|Assistant scénographie, programmation multimédia Yragaël Gervais|Direction technique Thierry Cabrera|Régie lumières Nicolas Castanier|Régie son et led mapping Jordan Dixneuf|Régie plateau Rémi Jabveneau|Coordination régie scène Shani Breton
Dates à venir : 20 & 21  février : co-présentation de Charleroi Danse et du Kaaitheater, Bruxelles (Belgique) ; 27 > 29 février : Chaillot-Théâtre National de la Danse – Paris avec le Théâtre de la Ville, Paris ; 25 & 26 mars : Dansens Hus, Stockholm (Suède) ; 30 & 31 mars : Théâtre de Hautepierre, Strasbourg — dans le cadre du festival EXTRADANSE – Pôle-Sud CDCN Strasbourg ; 3 avril : Maison de la Culture, Amiens ; 15 & 16 avril : La Comédie de Clermont-Ferrand, Scène nationale ; 27 > 29 mai : Dansens Hus – Nasjonal scene for dans, Oslo (Norvège)

Les mots d’Isabelle Martin-Bridot, directrice du CDCN Les Hivernales au sujet de la pièce une maison. Retrouvez l’interview d’Isabelle Martin-Bridot ici.