[ITW] Fanny de Chaillé pour Une autre histoire du théâtre

16 avril 2024 /// Les interviews
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La metteuse en scène, chorégraphe, performeuse, et directrice du TnBA Fanny de Chaillé présente Une autre histoire du théâtre au Théâtre d’Arles, ce jeudi. Elle sera également à l’affiche du Festival d’Avignon avec la pièce Avignon, une école en juillet prochain. Rencontre avec celle pour qui la transmission est au cœur de son travail.

Une autre histoire du théâtre, celle des comédien·ne·s

À la lecture du titre de votre pièce, on se demande s’il ne peut pas y avoir une autre histoire possible du théâtre que celle que vous donnez à voir ?

Pour tout vous expliquer, cette histoire s’imbrique dans une autre pièce que j’avais créée juste avant et qui s’appelle Le Chœur (2020). J’avais travaillé avec 10 jeunes acteurs de la promotion des jeunes talents théâtre de l’Adami. Chaque année, un metteur en scène est convié à travailler avec 10 jeunes acteur·isse·s qui sortent d’école pour fabriquer une pièce avec eux. J’avais envie de travailler cette question de la choralité pour la création de Chœur et en travaillant avec eux, je me suis rendu compte qu’on leur avait raconté une histoire un peu particulière du théâtre, c’est-à-dire que le théâtre était toujours pensé du point de vue des metteurs en scène ou des auteurs, mais très peu de leur point de vue, c’est-à-dire celui d’acteur. Et ça m’a donné l’envie de faire cette autre histoire du théâtre, d’un autre point de vue, celui des acteur·ice·s.

Est-ce que vous avez réussi le challenge, celui de faire le tour de cette autre histoire ou bien peut-on fantasmer Une autre histoire du théâtre 2, 3, etc

Oui, c’est infini. Néanmoins, j’ai demandé à chacun des acteurs de ramener des scènes qu’ils rêvaient de jouer, donc ce sont eux qui ont été force de propositions. Ils ont apporté des archives que l’on s’est astreint à copier. La création s’est passée comme ceci : tous les matins je leur donnais un cours sur l’histoire de leur pratique, sur des théories d’acteur et l’après-midi je les faisais improviser à partir des cours. Puis, nous avons écrit un texte ensemble sur les différents points de vue d’acteurs. Ces discussions sont entrecoupées de scènes mythiques du théâtre issues de leurs archives qui jalonnent l’histoire du théâtre.

L’écriture s’est donc faite au plateau…

Exactement. 

4 acteur·ice·s au plateau

Vous avez évoqué la pièce Le Chœur. Dans Une autre histoire du théâtre, on retrouve 4 comédien·ne·s de cette création. Qu’est-ce qui a retenu votre attention chez ces 4 jeunes gens ? 

J’aime beaucoup les 10 acteur·isse·s du Chœur. Mais pourquoi eux 4 ? Parce que je voulais faire une pièce plus légère qui soit accessible à tous. C’était très important pour moi que l’on puisse la jouer n’importe quand, que ce soit en soirée, pour le tout public, ou en journée pour le jeune public. Pour ce faire, il fallait que leurs archives choisies ne soient pas une mise à distance. J’ai donc choisi les extraits qui me semblaient les plus éloquents pour l’histoire que nous sommes en train de raconter. Les 4 acteur·ice·s que j’ai choisi sont très intéressants à l’endroit de la recherche et de l’expérimentation. C’est sûrement pour cela qu’ils ont été retenus et après, je les aime beaucoup également. 

Votre pièce est destinée à tous les publics. Est-ce que le titre de la pièce peut effrayer ?

Nous tournons la pièce depuis bientôt deux ans et je me rends compte que nous avons réussi un tour de force, celui de faire en sorte que cette référence (au théâtre ndlr) ne soit pas une mise à distance. Les exemples de la pièce sont suffisamment clairs dans ce qu’ils nomment pour que le public puisse appréhende celle-ci sans nécessité de reconnaître les extraits joués ou de qui nous parlons. 

Les photos du spectacle montrent un plateau nu. Était-ce pour laisser libre court à l’imagination du public afin qu’il se fasse également Une autre histoire du théâtre ? 

Mon esthétique est celle-ci. Il y a de la lumière néanmoins qui est très importante, des costumes également. Mais il se trouve que si j’avais dû choisir les décors de chaque scène jouées, cela aurait été compliqué ou alors j’aurais eu des moyens colossaux pour remonter les scénographies, les unes après les autres. Ce qui m’intéressait était de montrer que grâce à la suggestion on pouvait habiter des mondes différents. 

La transmission, un moteur essentiel pour Fanny de Chaillé

Quand vous parlez du théâtre, il y a un mot qui revient, c’est celui de la transmission. Il semble occuper une place essentielle dans votre travail.

Oui, et de plus en plus. Cette pièce a été construite comme ceci comme je vous disais tout à l’heure. Tous les matins, je faisais état de ma recherche sur les différentes théories de métier d’acteur et les après-midis, ils improvisaient à partir de cette recherche. Le processus de création était déjà de la transmission. Et cette pièce est reçue de cette façon.
Je tiens vraiment à la transmission. Et maintenant que je dirige un théâtre et une école, c’est d’autant plus important pour moi. 

Vous êtes en effet à la direction du Théâtre national de Bordeaux en Aquitaine et son école de comédiens. Est-ce que ces nouvelles fonctions vont se ressentir dans votre travail ? 

En tous les cas, si j’ai postulé à la direction d’un lieu comme celui-ci, c’est que je trouvais important que le lieu ait une école. J’ai pensé mon projet en me disant que j’allais développer mon propre projet à l’échelle d’un lieu, d’une ville, d’un territoire. Pour moi, c’est très en lien avec ce que je fabrique au plateau. Ma pratique n’est pas déconnectée de cette prise de fonction, bien au contraire. C’était le moment possible pour moi de le faire car je ne l’aurai pas fait certainement comme ça avant. 
Pour moi, il est très cohérent d’être là aujourd’hui. J’ai l’impression d’avoir avancé et d’avoir grandi dans le travail, tout ceci est très en lien. Je ne me sens pas déconnectée de ma pratique d’actrice, de metteuse en scène et de directrice d’école et de théâtre. 

Avignon, une école, se plonger dans l’histoire du festival

Cet été, vous serez au Festival d’Avignon avec Avignon, une école. Nous serons également dans la transmission avec cette création ? 

Complètement puisque j’ai été sollicitée par La Manufacture – Haute École des arts de la scène de Lausanne pour faire la pièce de sortie des étudiants de 3e année. En les rencontrant, je me suis dit que nous avions besoin d’un socle commun pour travailler. Ce socle, ce sont les archives du festival d’Avignon. Nous nous sommes plongés dans ces archives pour voir ce qu’elles racontent aujourd’hui à ces jeunes acteur·ice·s. C’est une suite logique de cette Autre histoire du théâtre.

Se plonger dans ces archives doit être un travail colossal ?

Oui, je confirme (rires). Ce sont des archives inouïes. Après, ce qui m’intéresse c’est de voir comment ces jeunes gens s’emparent de cette histoire du théâtre pour voir ce qu’elle raconte aujourd’hui pour eux, dans leur pratique d’acteur ; de les confronter à l’archive pour voir comment ils la lisent et ce qu’elle peut fabriquer pour eux aujourd’hui. 

Quand vous voyez les jeunes apprentis d’aujourd’hui et que vous les comparez avec vos débuts, est-ce qu’il y a des différences dans vos pratiques ?

Je dis toujours, c’était pas mieux avant, ce ne sera pas mieux après, c’est juste autrement. En travaillant sur Le Chœur et sur Une autre histoire du théâtre, je voulais les confronter à l’archive car je me suis rendu compte que, parce ce sont des jeunes gens qui ont été beaucoup élevés grâce et avec les images, ils ont développé une forme de dextérité à leur contact. Ils copient parfaitement ces documents, beaucoup plus facilement que ce que j’aurais pu faire en tant que jeune femme étant moi-même moins élevée par les images que par les textes.  
Ces jeunes gens développent d’autres formes de dextérité qu’il est intéressant de développer au plateau aujourd’hui afin de convoquer de nouveaux récits pour les partager avec de nouvelles personnes. C’est une façon de faire venir au théâtre des gens qui leur ressemblent plus, plus jeunes aussi.

Et de contribuer au rajeunissement du public aussi ?

Oui et je pense que c’est une des histoires du Festival d’Avignon. Dès 1947, on demandait à Vilar de renouveler son public. C’est une question qui perdure et qui va perdurer dans l’histoire du théâtre (rires), et il est bien de se la poser incessamment.

Une définition du théâtre

Une ultime question, une question qui peut être simple pour vous : quelle est votre définition du théâtre ?

Je crois qu’il y en a plein en fait. En faisant Une autre histoire du théâtre, nous nous sommes dit que nous allions donner plein de points de vue différents sur la pratique de l’acteur par exemple. La définition du théâtre dépend de quand, d’où et de comment on la regarde. Le théâtre est au croisement de tous ces positionnements. Par exemple, si on parle des formes artistiques, elles sont très liées à l’époque où elles sont fabriquées. Il en est de même pour toutes les formes d’art : tout est en connexion avec le monde dans lequel elles sont créées. Donc, il y a plusieurs définitions possibles. 

Propos recueillis par Laurent Bourbousson
Crédit photo : ©Marc Domage

Générique

Conception Fanny de Chaillé / Interprètes Malo Martin, Tom Verschueren, Margot Viala et Valentine Vittoz / Assistant Christophe Ives / Lumières et direction technique Willy Cessa / Son Manuel Coursin / Musiques Malo Martin / Régie lumière Jean-Marc L’Hostis / Régie son Clément Bernardeau

Production déléguée TnBA – Théâtre national de Bordeaux en Aquitaine
Coproduction Association Display, Malraux scène nationale Chambéry Savoie, Le Festival d’Automne à Paris, Chaillot – Théâtre national de la Danse, Théâtre Public de Montreuil – centre dramatique national, Le Quartz, scène nationale de Brest, Points communs – Nouvelle Scène nationale de Cergy-Pontoise / Val-d’Oise, Théâtre nouvelle génération – CDN de Lyon, le lieu unique – centre de culture contemporaine de Nantes, Théâtre Garonne, scène européenne de Toulouse, Théâtre Molière – Sète, scène nationale archipel de Thau, la Comédie de Clermont-Ferrand scène nationale.

Une autre histoire du théâtre : Théâtre d’Arles, deux scènes municipales, 18 avril 2024 ; Théâtre La Vignette, scène conventionnée de Montpellier, 22 et 23 avril 2024 ; Théâtre de Nîmes, 24 au 26 avril 2024

Avignon, une école : Festival d’Avignon, les 10, 11 et 12 juillet 2024

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