[ITW] Michel Kelemenis, un Coup de grâce au nom du vivant

12 octobre 2019 /// Les interviews

La tournée de la nouvelle création de Michel Kelemenis, Coup de grâce, a débuté le 8 octobre, au Théâtre Durance. Avant le départ de la compagnie, nous avons pu assister à une répétition générale à Klap Maison pour la danse. Interview.

Il règne une ambiance joyeuse sur le grand plateau de Klap. L’ensemble des danseuses et danseurs (Luc Bénard, Émilie Cornillot, Maxime Gomard, Aurore Indaburu, Cécile Robin-Prévallée, Anthony Roques et Pierre Théoleyre) se remémore la partition chorégraphique avant de se lancer dans une répétition générale, sans décor car ce dernier est chargé pour leur départ vers Château-Arnoux-Saint-Auban qui aura lieu le lendemain matin.

C’est devant l’écran d’un ordinateur que tous se réunissent, autour de Michel Kelemenis, afin de visionner une captation. Les moments clés, qui manquent légèrement de précision dans l’intention de jeu, sont scrutés avec minutie. Le chorégraphe souligne des indications. Ces dernières sont différentes pour chacun et tiennent compte de la personnalité de l’interprète.

Une fois ces précisions apportées, le calme et la concentration retrouvés, les premières notes de la bande son se font entendre et l’ensemble se lance dans ce Coup de grâce, qui, et c’est un pari, touchera et marquera profondément le spectateur.

C’est après la répétition, une fois les danseuses et danseurs partis, que nous nous retrouvons avec le chorégraphe, pour évoquer sa dernière création qui a modifié son rapport à la chorégraphie.

Coup de grâce, une œuvre picturale

Pouvez-vous nous replacer dans le contexte du point de départ de votre dernière création Coup de grâce
Le point de départ est Quand certains dansent, d’autres tuent. L’attentat du Bataclan, le 13 novembre 2015, coïncide avec la création de La Barbe Bleue au Grand Théâtre de Provence, à Aix-en-Provence. D’un côté, on dansait et de l’autre côté, on tuait. Je réponds à cela avec des images du martyre, de corps suspendu ou de corps abîmé.

En effet, Coup de grâce est une pièce chorégraphique très picturale. Durant la répétition, je me suis demandé sur quel corpus d’images vous aviez travaillé. Est-ce uniquement sur des images religieuses ? 
Un peu, mais pas totalement. Dès que l’on voit quelqu’un avec les bras en croix et le regard levé vers le ciel, effectivement, de par notre culture iconographique bercée par des images de la chrétienté, on assimile le corps à la représentation religieuse. Mais ici, ce n’est pas uniquement cela.
Du point de vue de l’iconographie à proprement parlé, certaines des formes picturales qui apparaissent, proviennent du troisième panneau du triptyque de Jérôme Bosch, Le jardin des délices. Nommé L’Enfer, ce panneau, pour ma part, revêt la réalité de l’homme. On y voit tous les artefacts, les instruments de musique. C’est la réalité sur terre qui est exprimée. Il y a cette richesse de corps tordus, on devine pour certains ce qui a pu leur arriver, pour d’autres pas. Ça apporte beaucoup d’étrangetés sur lesquelles on peut projeter pas mal de choses, sans qu’elles soient littérales, profondément écrites. Je suis allé puiser dans cet endroit-là, et à travers tant d’autres. 
Ensuite, il y a les interrogations que j’ai posées aux danseuses et aux danseurs sur le rapport entre la boîte noire, le lieu du spectacle, et l’attentat en lui-même ; sur l’imploration également, que ce soit devant une personne qui tient une arme et qui est prête à vous tuer ou de s’adresser à quelque chose de supérieur.

De ce fait, le terme grâce devient polysémique. 
Coup de grâce fait état de l’imploration, de la beauté, du don de soi, et mais également des assassins qui ont tué pour atteindre la grâce d’un dieu. J’ai travaillé sur l’ambiguïté du terme de grâce. Par exemple, que voit-on avec l’image d’un corps lascif ? Est-ce une sculpture de marbre ? , ou un corps vivant ?, mort ?

Une musique originale enivrante

Revenons sur la musique magnifique et enivrante d’Angelos Liaros-Copola. Comment avez-vous découvert ce compositeur ?
Au départ, je savais déjà que je devais me trouver dans un espace de densité, par rapport au propos de Coup de Grâce. Si dans mon parcours, j’ai travaillé la question de l’écriture chorégraphique en relation avec l’écriture musicale, ici, je savais que ce ne serait pas mon propos. J’ai cherché, sur internet, des musiques avec des termes précis et cela m’a rapproché de la scène berlinoise. J’ai écouté beaucoup de choses. J’ai découvert le nom d’un ingénieur du son : Angelos Liaros-Copola. Je lui ai raccroché, aussitôt, la qualité du son en tant que producteur de musique. Et je découvre que ce monsieur, sous un pseudo, fait de la musique. 
Je l’ai contacté via son site. S’en est suivi un rendez-vous Skype. Je lui ai dit les mots que j’ai ressenti dans sa musique et expliquer le projet de Coup de Grâce. J’ai commencé à travailler de mon côté. Je savais que son écriture allait passer par des moments musicaux un peu long, qui n’est pas l’usage de la musique contemporaine. Pour que les danseurs soient baignés dans cette atmosphère, j’ai les ai fait travailler sur différents morceaux du compositeur. Cela m’a permis d’écarter certaines choses, de le lui dire et nous avons avancer comme ça. En tant que producteur, il se pense comme au service d’un musicien. Et ici, il se retrouvait libre d’agir, dans un contexte précis que j’ai chargé de beaucoup d’éléments. Lui qui passe son temps à vendre la musique d’autres, je lui ai commandé la musique pour le spectacle. Il n’avait jamais fait cela. Je trouve ces musiques très très belles.

Coup de grâce, un appel au vivant

Malgré toute la pression que l’on ressent à travers le spectacle, il y a énormément de vie. Avec le tableau de fin, on peut se dire que l’humain a la force d’outrepasser le malheur pour rester droit.
Je me suis beaucoup interrogé sur le fait de savoir comment une telle pièce pouvait finir. il y a 4 ans de cela, le lendemain de la tuerie, quand il a fallu s’adresser aux 4000 spectateurs du Grand Théâtre de Provence, lors de la représentation de La Barbe Bleue, à la demande de Dominique Bluzet retenu sur un autre spectacle, l’esprit commun a été : on doit rester debout. En travaillant sur cette pièce, je me suis demandé de comment traduire cela. Il faut s’inventer une force pour continuer à avancer. Je crois qu’au fond nous n’avons aucun autre choix. En quelque sorte, le vivant, et pas l’individu, a cette force-là aujourd’hui. Dans la pièce, il ne s’agit que de vivant. Les répétitions étaient joyeuses et je ne pense pas que l’on soit dans la tristesse avec cette création.

Un nouveau rapport au métier de chorégraphe

7 danseuses et danseurs sont réunis au plateau. Ils créent un équilibre parfait. Si certains ont déjà dansé pour vous, certains sont nouveaux. Votre choix s’est fait comment ? 
Aujourd’hui, j’ai besoin de danseurs habiles, aguerris et chargés de pratique. Même si j’acte moins la danse dans mon corps, je reste très sollicitant dans les corps des danseurs et dans leur vivacité. C’est ma vie qui se joue sur le plateau et je ne veux plus m’entourer d’une équipe avec des égos démesurés. J’ai besoin de danseurs qui s’apprécient, qui aiment être ensemble.
Par rapport à cette équipe-là, je voulais qu’apparaissent sur la scène ceux qui incarnent la génération ciblée par ces tueurs. Cela était très important de projeter cela. 
Pour moi, être interprète, c’est être capable de véhiculer une idée, un propos, porter une certaine théâtralité, en étant complètement soi. Il ne s’agit pas de se calquer un masque et d’être autres. L’écriture même doit permettre cela. Avec Coup de grâce, il est important de les reconnaître en tant qu’eux-mêmes. C’est pour cela, qu’il y a des regards francs lancés au public qui disent : Oui, c’est moi, on m’a fait ça. 

Ce qui induit que tous sont différents. Au début de la répétition, vous aviez un mot pour chacun, une direction, une attention.
Je vais vers chacun car ils sont tous différents. Le métier devient intéressant car on travaille pour trouver l’endroit où le discours devient commun, sans que personne ne trahisse qui il est. Je suis d’une culture dans laquelle le danseur est porteur d’un discours. Il ne s’agit pas de juste faire des gestes. 
L’enjeu de la pièce, est de rentrer dans l’oeuvre immédiatement. J’ai travaillé différemment avec eux. J’avais besoin de relancer les dés pour moi. J’ai fait peu de pièces avec des entrées sociales. Avant, j’étais dans une approche abstracto-poétique dans la relation à la musique. Aujourd’hui, je suis dans le quoi. Cela redonne une pulsation de fond très forte à la compagnie. La pièce est très différente, mais je sais que c’est absolument moi.

Coup de grâce serait-elle la création d’un nouveau départ ?
Ce qui est sûr, est que je n’ai pas dit mon dernier mot et que je ne le dis pas avec celle-ci.

Propos recueillis par Laurent Bourbousson
Visuels : COUP DE GRÂCE ©1Cube

Générique et dates

Chorégraphie & scénographie Michel Kelemenis Création musicale Angelos Liaros-Copola Interprètes Luc Bénard, Émilie Cornillot, Maxime GomardAurore IndaburuCécile Robin-PrévalléeAnthony Roques et Pierre Théoleyre Lumière Jean-Bastien Nehr Costumes Camille Pénager Régie lumière Nicolas Fernandez Régie son & plateau Jean-Charles Lombard

À voir au ZEF – Scène Nationale de Marseille, les 16 et 17 octobre ; à L’autre Scène – Grand Avignon, le 23 novembre ; au Pavillon Noir CCN , les 26 et 27 novembre ; à Châteauvallon Scène Nationale Ollioules, les 29 et 30 novembre.