Alain Cofino Gomez (Théâtre des Doms – Avignon) : « Diriger un théâtre, si on n’est pas dans le cadre de l’utopie, c’est administrer un outil culturel »

27 septembre 2016 /// Les interviews

C’est avec la Fête de la Fédération Wallonie-Bruxelles, le mardi 27 septembre, que le Théâtre des Doms démarre sa demie-saison. Alain Cofino Gomez, son directeur, pose un regard sur sa première année de direction, parle des artistes qu’il va recevoir et de la nouvelle page exaltante pour ce lieu qu’il est entrain d’écrire. Interview.

Alain Cofino Gomez ©Alice Piemme

Alain Cofino Gomez ©Alice Piemme

Alain Cofino Gomez a pris ses fonctions en septembre 2015. Un an après, il était temps de rencontrer celui qui façonne les nouveaux contours du Théâtre des Doms, vitrine de la créativité Belge francophone, en plein cœur d’Avignon. Si vous méconnaissez encore ce lieu, il serait temps de vous y rendre afin de fouler par vos sens la fertilité créatrice de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Les occasions seront nombreuses et sonnent comme des invitations lancées à attraper au vol.

Quel regard portez-vous sur l’année qui vient de s’écouler ?
Alain Cofino Gomez : C’était une année de découvertes. On a beau avoir des connaissances diverses sur une région, on ne la connaît pas tant que l’on n’a pas acheté son pain tous les jours ou rencontrer ses artistes. Cela a vraiment été une découverte de son fonctionnement : quels sont ses réseaux, ses figures de proue artistique, et ensuite comment essayer de trouver des correspondances avec le projet que l’on a envie de développer. C’était en même temps de la pratique et de l’observation. C’était une année assez chargée mentalement.

Quel est alors le visage de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur ?
A C.G. : Il est double. Culturellement, ce n’est pas un endroit idyllique. C’est un endroit qui n’a pas été vraiment structuré. Nous avons analysé le secteur, cela m’a permis de mieux voir le terrain. On s’est aperçu qu’il y avait beaucoup de carences… mais c’est assez général dans les arts vivants, dans les arts du spectacle. Il y a ce fait et de l’autre côté, il y a un dynamisme très fort avec beaucoup d’associations, qui n’ont pas nécessairement un lieu, mais qui ont envie que ça bouge.

Lorsque vous avez été nommé à la direction du Théâtre des Doms, vous êtes arrivé avec quelles idées pour faire bouger cela ?
A C.G. : Le Théâtre des Doms, c’est d’abord une mission, celle de représenter la culture d’une fédération. Est-ce que c’est géographiquement, culturellement… Géographiquement, nous avons deux régions, la Wallonie et Bruxelles, où on parle le français. Je dois la représenter symboliquement et concrètement, puisqu’il s’agit d’amener ici les forces vives et les artistes les plus représentatifs et/ou les plus innovants de notre fédération.
Il y a, donc, cette mission avec cette contrainte magnifique et mon projet que j’ai proposé au conseil d’administration. C’est continuer cette mission et de lui amener un regard que j’essaie d’avoir le plus large possible, géographiquement d’abord, avec des projets qui vont concerner pas seulement la région mais d’autres régions de France, qui vont concerner des projets européens et francophones.

Dans l’édito de votre programme, vous décrivez le Théâtre des Doms comme étant une aberration belgofrancophone ?
A C.G. : Oui parce que c’est très difficile de nous définir. Alors se définir « comme une espèce d’ambassade culturelle qui doit défendre quelque chose qui est difficilement définissable », c’est déjà une aberration en soi. On n’est pas une nation. On vient avec quelque chose de très fort : dans cette fédération Wallonie-Bruxelles, il y a une puissance artistique d’inventivité, d’innovation, il y a une façon d’entrer en contact avec les arts de la scène qui est propre, qui peut nous définir, alors c’est peut-être ça l’aberration, c’est qu’au-delà, d’un consulat, d’une ambassade, on a ici un endroit qui nous représente le mieux.

Le programme de votre saison inscrit fortement la nouvelle image du Théâtre des Doms. Quelles ont été les bases de ce travail ?
A C.G. : J’ai voulu que le programme, que nous allions donner, soit l’ambassadeur de la puissance artistique que nous pouvons développer dans notre fédération. J’ai demandé au graphiste de travailler sur les images, sur la trame. Il m’a proposé tout un travail sur ce que l’on peut faire avec un portable. Les compagnies nous ont donné leurs images et Racasse-Studio les a transformées.
On voulait aussi donner l’idée qu’une saison est le fruit de ce qu’il s’est passé avant. Dans le programme, on a des choses qui vont durer 2 ans, 3 ans, il y a une temporalité qui est plus longue que juste l’idée de la saison. Je ne voulais pas donner au public juste une information de ce qui se produit aux Doms. L’idée était plutôt : Ici on fait de l’art, à vous de savoir ce que vous voulez prendre dedans. Ce programme n’est pas qu’un outil de communication, c’est aussi un outil dans lequel je vais demander aux artistes de parler de leurs démarches. Le public a très peu accès à ces choses là. Je souhaite aussi donner la parole à des étudiants, à des spectateurs fidèles, afin de savoir comment ils perçoivent ce qu’ils voient, ce que nous faisons.

Effectivement, c’est une des nouveautés que l’on retrouve dans le programme, celle de donner aux artistes l’occasion de s’exprimer au travers de 3 questions. Est-ce que vous avez été surpris par les réponses ?
A C.G. : Ah oui, à chaque fois. Et c’était ça l’enjeu, d’aller avec ce petit système, au-delà de ce que l’on peut échanger. Je leur ai demandé de formaliser des idées sur lesquelles ils ne mettent pas forcément des mots. Ils se mettent à les écrire, ça prend du sens.

Parlons maintenant de la programmation. Pour ce premier rendez-vous, le mardi 27 septembre, vous nous invitez à célébrer la Fédération Wallonie-Bruxelles, avec un vernissage hors normes d’Alice Piemme…
A C.G. : Oui, en Belgique nous avons des fêtes tout le temps puisque nous avons des communautés germanophones, francophones, la fête nationale et une fête de la fédération. Nous sommes un pays de fêtes. (rires) Pour cette demie-saison, nous avons demandé à Alice Piemme de remplir le cadre qui se trouve à l’entrée du théâtre. Alice Piemme est photographe et travaille pour le Musée des archives et de la littérature, en Belgique francophone. C’est un endroit où l’on conserve tout ce que l’on peut enregistrer des spectacles en Wallonie-Bruxelles.

Pouvez-vous nous parler du projet SUPERÉSIDENCE qui verra le jour au Théâtre l’Entrepôt (Avignon), le mercredi 28 septembre ?
A C.G. : C’est tout le projet que je défends. Il y a des réseaux qui existent, régionaux, nationaux, européens, etc. et il y a des réseaux qui ne sont pas visibles, qui sont tout aussi importants, ce sont les réseaux d’échanges entre artistes. Ce dont j’ai envie, c’est que les artistes soient plus mobiles et échanges entre eux. Alors on invente là, une SUPERÉSIDENCE avec Surikat Productions, le Théâtre de l’Entrepôt, Le Tas de sables-Ches panses vertes et nous-mêmes. C’est un endroit où l’on fait se rencontrer 4 français (2 avignonnais et 2 picards) et 2 belges, avec l’équilibre parfait 3 femmes, 3 hommes.
J’avais envie que les artistes se rendent compte qu’ils n’étaient pas enfermés dans sa région, dans son réseau. Avec ce projet, j’essaie d’amener un endroit qui est artificiel, puisque les artistes ne se sont pas choisis, ils ont candidaté et nous les avons réunis autour d’une thématique qui ne leur est pas propre (ndlr le thématique est In/Out). Ils doivent s’approprier des tas de choses durant une dizaine de jours, et ils proposeront au public une forme. C’est ce qui est excitant. Pour l’artiste, c’est un moment reposant parce qu’il n’est pas dans une énergie de devoir présenter un spectacle, et pour nous aussi, ça nous permet d’être là un peu en laboratoire. L’idée est que les artistes se rencontrent.
Sylvie Baillon (ndlr metteure en scène de la Compagnie Ches Panses Vertes) accompagne, avec moi, ce projet. Nous n’intervenons pas, on leur propose de structurer ce qu’ils font. Dans le In dans le Out, on va voir ce que l’on va développer avec eux.
Pour résumer, la SUPERÉSIDENCE est une forme de rencontres. Il y en aura d’autres. Nous venons de clôturer un appel à candidature avec 4 lieux totalement disparates (Théâtre Jean Vilar – Vitry sur Seine, Théâtre de l’Ancre – Charleroi, Théâtre de la Cité – Marseille et les Doms) et là c’est pas notre idée mais celle du Théâtre de la Cité de Marseille (ndlr La Biennale des écritures du réel). Il y aura des temps de résidences, un accompagnement au projet, avec un spectacle au bout de cet accompagnement. C’est aussi une nouvelle forme de réunion de lieux, éloignés les uns des autres, avec cette envie de créer ce lien là.

Est-ce que ce n’est pas aussi l’idée de bousculer les réseaux institutionnels de diffusion (CDN, Scènes nationales…) ?
A C.G. : Oui, chacun de ces réseaux est dans sa dynamique. Mon rêve est que l’on puisse éclater cela, que les grands et les petits puissent se rencontrer. On n’en est pas là…

Ça relèverait presque de l’utopie…
A C.G. : Ah, il faut ! Diriger un théâtre, si on n’est pas dans le cadre de l’utopie, c’est administrer un outil culturel, et ce n’est pas un mot à envie.

Ni fleurs ni couronnes - Cie Josephine Ochsenblut

Ni fleurs ni couronnes – Cie Josephine Ochsenblut

Dans votre programmation, on retrouve aussi un focus performance…
A C.G. : Oui, la mission étant de représenter ce qui se fait en Belgique francophone, il faut remarquer que c’est une forme d’expression des arts vivants qui prend de plus en plus de place, où il y a de plus en plus d’acteurs dans cette catégorie d’art du spectacle. Nous avons réuni trois performeuses, et ce n’etait pas voulu, pour trois propositions différentes : l’une sera sonore autour des funérailles, Ni fleurs ni couronnes de la Cie Josephine Ochsenblut. J’aime assez que les arts de la scène rencontrent la radio, il y aura un univers un peu comme ça. Looking for the putes mecs est une question de femmes posée frontalement par Diane Fourdrignier et Anne Thuot, à savoir : la prostitution réservée aux femmes existe-t-elle ? Elles vont rencontrer, enquêter sur la prostitution dans la ville où elles se trouvent, donc ici. Et Penses-tu qu’avec ces muscles tu puisses me porter, de Julie Rouanne avec une question sur le corps.
Je propose au public avignonnais de venir gratuitement assister à ce focus et faire une ballade autour de cet art là, et que l’on puisse en débattre et en parler.

Une singularité des rendez-vous proposés est la gratuité….
A C.G. : Ça fait parti de notre mission. Nous sommes présents pour échanger autour des questions artistiques et culturelles. On a de la chance d’être un lieu culturel qui est subventionné. Nous sommes ici pour les artistes, pour qu’ils rencontrent le public. C’est une nécessité. Et cette nécessite se paye par la gratuité. On peut dire ça aussi. Les sorties de résidence sont très importantes pour les artistes, de parler, de dialoguer avec le public, d’avoir un retour. Quand le public fait cela, c’est un acte professionnel. On le rémunère par la gratuité. Cela peut être aussi une forme d’économie.

Cette première demie-saison ne va pas vous laisser de temps morts. Les 6 prochains mois sont-ils déjà prêts ?
A C.G. : Non, non. Pour les résidences nous travaillons par candidature. On vient de clôturer le 15 septembre les dépôts. On va les sélectionner. Bien sûr, nous avons des rendez-vous incontournables, déjà inscrits : Festo Pitcho, Réseaux en scène – pour lequel on programmera un spectacle belge et un spectacle du réseau -, les Hivernales, les Francophonies lyriques où il y aura une opération autour de la francophonie avec un travail en duplex entre des écoles à Schaerbeek et des écoles ici, et le projet s’intitulera Nos langues françaises, pour montrer que dans le territoire de la francophonie, on ne parle pas que français. L’échange se fera en direct. Et, il y aura beaucoup de rendez-vous.

L’auteur que vous êtes écrit donc une nouvelle page du Théâtre des Doms…
A C.G. : Mais je pense que c’est pour cette raison que l’on m’a invité ici, c’est pour que je remplisse le théâtre, en conservant sa mission, de plein de choses qui font ma singularité. Je suis auteur et j’avais une pratique de commandes qui fonctionnait plutôt bien. Venir ici, c’est être là à 100%, c’est être là pour bouger les choses avec cette chance d’avoir reçu un outil sain des directions précédentes (ndlr Philippe Grombeer et Isabelle Jans) qui ont fait un travail durant les 15 ans d’existence du lieu, de mise en réseau du lieu, qui n’est plus à faire. Je peux m’appuyer sur quelque chose de solide. Nous avons vraiment envie de créer des liens, de mélanger les gens.

La programmation est à retrouver ici
Et pour celles et ceux qui méconnaîtraient le Théâtre des Doms, il est situé au 1 bis, rue des Escaliers Sainte-Anne à Avignon

Laurent Bourbousson