La Résidence Croisée : le journal de bord d’Alexia Vidal

7 novembre 2018 /// Les retours

Alexia Vidal, metteuse en scène de la compagnie Corps de Passage, et la vidéaste Ludivine Large Bessette sont les artistes sélectionnées pour la Résidence Croisée (voir la présentation ici). Comme nous aimons découvrir ce qui n’est pas visible à l’œil du public, on a demandé à Alexia Vidal de nous faire vivre cette résidence de l’intérieur. Son journal de bord pourra prendre différentes formes. Ici, ce sont des mots et une photographie.

Premier jour, première rencontre.

Quel étrange sensation de rencontrer pour la première fois quelqu’un avec qui, on sait déjà, l’on va partager un moment hors du temps, privilégié.
Résidence de recherche. Chercher, donc. Mais chercher quoi, où, comment, dans quelle direction ?
Pour commencer, une table, deux chaises et plusieurs litres de thé. Quelques livres, des vidéos, un tas de vêtements, des références et des échanges. Des mots. Beaucoup de paroles et de mots. Des mots pour dire ce qui nous réunit, ce que nous rassemble ici.
Des mots pour dire notre vision du corps. Du corps féminin. Du corps féministe. Du corps montré ou censuré. Parce qu’être une femme, aujourd’hui, en occident, ça peut être difficile, oppressant, mais aussi joyeux et libératoire. Parce que nous, nous sommes des femmes et que dans notre travail, chacune, à notre manière, parle du corps. On cherche, d’une certaine façon, ce qu’est notre corps de femmes, à nous, aujourd’hui. Est-ce qu’il nous ressemble ce corps ? Est-ce que notre corps est celui qu’on aimerait qu’il soit ? Celui qui représente le mieux ce qu’on est à l’intérieur ?

Alors, comment raconter ça avec nos outils ? Avec nos envies ?

On se rend compte que selon l’Univers de la femme*, livre de 1965 qui explique comment être une femme parfaite, on ne rentre ni l’une ni l’autre dans les critères de ce qu’est une femme : elle trop mince, moi trop grande. Alors que l’on est des femmes plutôt « normales », on est trop atypiques pour être dans la norme…
Alors, parce que Ludivine est aussi petite et blonde que je suis grande et brune. Qu’elle aime le maquillage mais pas les poils, alors que je garde les miens et que je ne me maquille pas. Que je ne porte pas de soutien-gorge, alors qu’elle aime les siens. Parce qu’aussi, on est d’accord que parfois on n’a pas le courage de s’habiller en jupe, mais que d’autres jours on aime ça, que parfois on est à l’aise dans des vêtements « masculins », mais qu’on est aussi « très féminines », qu’on sait bien qu’on ne s’habille pas pareil, qu’on ne se tient pas pareil, qu’on ne regarde pas pareil selon le contexte, selon le quartier, selon la ville ou selon le pays…
Pour tout ça, demain, on mets nos corps en jeu.
Demain, on se déshabille ou on enfile des vêtements.
Demain, on fixe des images dans un appareil ou sur une vidéo.
Demain on tente, on teste, on improvise…
Demain on commence à chercher en corps. Déjà…

Deuxième jour

On discute encore un peu et on constate qu’après une nuit de réflexion et suite à nos discussions, nos envies convergent. Plutôt une bonne nouvelle pour deux artistes qui ne se connaissaient pas il y a encore 48 heures ! Envie d’images fixes et envie de mouvement, de vie qui joue avec ces images fixes.

Alors, c’est le moment il faut se lancer et commencer à chercher au-delà des mots.

Le studio devient un grand terrain de jeu. Une matrice des possibles.

Ludivine derrière l’appareil photo et moi qui enfile des vêtements et les enlèvent. À l’endroit, à l’envers, en assemblant des éléments improbables. On rajoute des formes, des cheveux, des tissus. Elle change d’angle, je me contorsionne. On essaye. On rate. On est contentes.

Alors se dessinent des pistes. De nombreuses pistes. L’envie de suivre un fil de pensée et l’envie de tester une mosaïque de possibles s’alternent.

Mais déjà, sur l’écran, émergent des corps, oui, corps de femmes, certainement. Mais si étranges, si étonnants. Chimères peut-être. Beaux et étranges à la fois. Des esquisses de corps qui ne demandent qu’à grandir, s’affiner au gré de nos envies d’explorations. Alors on attend demain avec appétit, pour voir comment on va réussir à faire mûrir ces corps, à les modifier, à les affiner a les transformer.

Chercher.

Encore…

Texte d’Alexia Vidal
Photographie de Ludivine Large Bessette
* : Univers de la femme, un livre de Jean-Claude Dorrier et de Gérard Klein