[VU] Euphoria de Caroline Breton : entre élan et artifices

15 février 2026 /// Les retours
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Le mot euphorie vient du grec eu – « bien » – et phérein – « porter » : être bien porté, traversé par un élan qui soulève. Mais qu’est-ce qui nous porte exactement ? Une force vitale partagée avec le vivant ou une construction collective qui nous donne l’illusion d’un monde en harmonie ?

C’est dans cet interstice que se situe Euphoria de Caroline Breton présenté aux Hivernales 2026. La chorégraphe y met en scène deux figures mi-humaines mi-chouettes, évoluant sur un plateau presque nu. Les costumes imposants modifient la kinésphère, déplacent l’équilibre, élargissent les volumes. Enfermés dans leurs costumes, les danseurs évoluent presque à l’aveugle, guidés par un marquage fluorescent au sol. À rebours de la chouette – dont la vision nocturne est remarquable, bien qu’elle perçoive peu les couleurs – la pièce met en scène une cécité construite. Cette privation du regard, à la fois contrainte technique et choix dramaturgique, introduit un léger trouble : quelque chose avance sans voir tout à fait, mû par l’élan davantage que par la lucidité.

Quelque chose de l’« état oiseau » affleure sans jamais devenir l’axe structurant du travail. Très vite, les corps se délestent des costumes et la virtuosité humaine : pop, technique, spectaculaire, reprend le dessus. Le passage est net. Là où l’on croyait entrer dans une altération perceptive durable, on retrouve une gestuelle affirmée, codifiée, performative.

Cette bascule constitue peut-être le cœur du projet : où se situe l’euphorie ? Dans l’expérience d’un déplacement vers le non-humain ou dans l’intensification esthétique de nos propres constructions ? Dans la relation sensible au vivant ou dans l’énergie collective produite par le spectacle lui-même ?

La scénographie accompagne ce glissement. Les premiers instants promettent un dialogue avec des microcosmes, une écoute fine du vivant. Progressivement, la lumière se densifie, l’espace se charge d’effets et d’images. L’émerveillement devient visible comme dispositif. On assiste à la fabrication d’une intensité.

Et c’est ici qu’apparaît une ambivalence plus large, presque politique. L’euphorie, dans son acception psychologique, peut désigner un état d’exaltation où la perception de la réalité se trouve amplifiée, voire légèrement déconnectée. Elle peut être élan vital, Joie authentique, mais aussi construction d’une image idéalisée. À travers son esthétique pop et virtuose, Euphoria semble jouer précisément sur cette frontière : célébration du vivant et production d’une surface brillante, séduisante, presque sans profondeur affective.

La pièce pourrait alors être envisagée comme un jeu d’enfance : l’imitation y fabrique des images sans qu’elles ne demandent une identification psychologique. Les figures sont là comme surfaces à habiter ou à projeter. Rien n’est imposé, rien n’est dramatisé. Cette légèreté, tour à tour dynamique et vulnérable, agit autant comme moteur que comme point de faiblesse.

Le travail sonore renforce cette ambiguïté. Entre chansons issues de la culture pop et réminiscences ou élaborations du langage des chouettes, le paysage auditif oscille entre familiarité et étrangeté. Il interroge ce qui fait bruit, ce qui apaise, ce qui stimule subtilement ou ce qui bascule vers l’excessif. Dans cette friction entre codes humains et non-humains, la cohabitation des espèces devient perceptible, mais sans hiérarchisation appuyée.

On pense inévitablement à Beach Birds de Merce Cunningham. Là où Cunningham construisait une observation minutieuse, presque calligraphique, de la figure de l’oiseau, alternant immobilité et fluidité dans une rigueur méditative, Caroline Breton adopte une approche plus fragmentaire et plus ludique. L’« oiseau » chez elle n’est pas un état approfondi mais une apparition alternative, une image qui dialogue avec la présence humaine sans jamais la dissoudre. La comparaison éclaire le parti pris de la pièce : mettre en tension les corps humains et animaux plutôt que chercher leur fusion totale. 

Cette orientation éclaire aussi la référence revendiquée au livre Le sens de la merveille  de la biologiste Rachel Carson. Là où Carson invitait à un émerveillement ancré dans l’observation patiente du monde naturel, Euphoria transpose cette notion dans une esthétique de surface, amplifiée, presque surhumaine. L’émerveillement devient énergie scénique plutôt qu’expérience contemplative. Il ne plonge pas, il circule.

Ce déplacement n’est pas isolé dans le parcours de la chorégraphe : il prolonge une recherche déjà entamée tout en en modifiant subtilement le direction. Euphoria s’inscrit dans la continuité du travail de Caroline Breton. Dans De Natura Rerum, sa pièce précédente,  la pulsion vitale se déployait comme un flux partagé : souffle, voix et présence végétale composaient un milieu commun où l’humain semblait traversé plutôt que central. Avec Euphoria, cette relation au non-humain se déplace. Le vivant n’y apparaît plus comme un continuum immersif, mais comme une figure que l’on revêt, que l’on imite, que l’on expose. Le passage d’un état à une image marque une inflexion significative : la cohabitation n’est plus expérience d’un même tissu, mais mise en tension entre surface animale et persistance d’une centralité humaine.

Ce qui reste alors au spectateur n’est pas une réponse, mais un positionnement. Sommes-nous portés par un élan commun avec le vivant et nos eco-systèmes ou par l’image que nous fabriquons de cette communion ? L’euphorie est-elle un état de connexion ou une intensification normative de notre propre monde ?

La pièce n’impose pas de conclusion. Elle maintient cet entre-deux, où l’on peut à la fois se laisser porter, réfléchir et observer ce qui nous porte.

Iliana Fylla
Crédit photo : © Clélia Schaeffer

Euphoria a été vu dans le cadre du Festival Les HiverÔmomes – Les Hivernales le mardi 10 février au CDCN Les Hivernales.
En tournée : 29-30 Mai 2026 Alliance New York PREMIÈRE NEW-YORKAISE – 11 Juillet 2026 Festival Vaison Danses​

​Générique

chorégraphie Caroline Breton – interprètes Caroline Breton, Olivier Muller – musicien-création sonore Benoist Bouvot – lumières Charles Chemin – assistante Agathe Vidal – objets chorégraphiques Chloé Bellèmere – collaborateur lumière & régie générale Simon Gautier

​​production groupe Karol Karol
coproduction L’étoile du nord scène conventionnée, Paris – KLAP Maison pour la danse, Marseille – Les Hivernales, CDCN d’Avignon

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