[VU] OFF19 : Les imposteurs au 11 Gilgamesh Belleville

23 juillet 2019 /// Les retours - VU #OFF

Nous avons notre billet pour Les imposteurs d’Alexandre Koutchevsky, mis en scène par Jean Boillot et nous rejoignons la file d’attente le long du mur du 11 Gilgamesh Belleville, le 11 désormais pour les fidèles, pour un hors-les-murs. 10h45. C’est l’appel. L’accompagnateur nous conduit comme une cohorte scolaire sur les trottoirs pas très loin du théâtre. Nous arrivons au lycée Mistral. C’était donc un retour au lycée, un retour en classe, dans une salle aménagée en bi-frontale. Le vidéo projecteur annonce le « cours » du jour : Les imposteurs. Les deux comédiens Régis Laroche et Isabelle Ronayette, assis avec nous de chaque côté, vont assister aux cours ? Pas tout à fait.

Ce n’est pas seulement un retour en classe maintenant. C’est un retour à la photo de la classe de seconde de la comédienne. En 1986, elle a 15 ans. Elle est dyslexique. Elle nous présente quelques camarades de classe : Bernard le beau gosse dont les filles sont amoureuses, Sophie qui voudra faire théâtre et qui l’entraînera inconsciemment vers cette voie, Alice Molina dont on se souvient aussi particulièrement. Il y a aussi Mme Moutu, la prof de latin qui fait l’atelier théâtre. Le dialogue s’installe sur un ton direct, authentique entre les deux comédiens qui y incluent par moment des spectateurs. On trouve que les prénoms ont vieillis. On se souvient aussi que, même si Bernard a décidé d’arrêter le théâtre, Isabelle Renayette (Petite cabane à outils) va suivre la recommandation de sa grand-mère : « Va où le vent t’appelle ! » et continuer le théâtre, devenir comédienne et exister plus que vivre, c’est-à-dire vivre pleinement, « une vie plus claire que celle de tous les jours », une vie avec le regard, la parole et le geste les trois piliers pour une définition du théâtre et de l’être humain.

Une autre photo de classe fictive apparaît, celle des âmes de personnages à qui chacun des deux comédiens ont prêté leur vie pour quelques heures au cours de leur carrière. Ils les citent tous mais oublient de se citer eux-mêmes car c’est, sur le moment même, leur propre personnage qu’ils interprètent. Cette nouvelle photo de classe des personnages qu’ils ont joué à être conserve, comme la première photo de classe, des saveurs de l’enfance. Les deux comédiens  n’ont pas voulu désapprendre à jouer ? Chaque personnage est gardé comme un fragment d’enfance. Il faut savoir prêter l’oreille au personnage pour le réentendre. Il faut aussi retenir que c’est le personnage qui demande à réapparaître.

Sur la scène, un jeu s’installe. Les comédiens peuvent rejouer le début de la pièce en changeant les rôles. Régis joue Isabelle et Isabelle joue Régis. On rejoue mais on dévie aussi. On complète aussi et on ajoute aussi. Le jeu s’interrompt car Isabelle reste Isabelle et Régis reste Régis. 

L’image de La classe morte de Tadeusz Kantor qui semble avoir été fondatrice réapparaît. Régis prend sur son dos une jeune spectatrice, la porte inerte, morte sur ses épaules et s’arrête à la lumière et à l’ombre qui apparaît au mur. L’image représente le théâtre, un antidote pour éviter d’avoir son enfance assassinée sur son dos. 

Un entracte s’installe naturellement en plein spectacle. On joue l’entracte. Les comédiens nous offrent un verre d’eau. Les spectateurs confondent : cet entracte est dans la vie. Cet entracte est dans le spectacle. La vie et le théâtre se confondent, se mêlent, se répondent, dialoguent. Le théâtre, c’est aussi la générosité simple de ces comédiens qui offrent de l’eau au milieu du public.

Les personnages demandent à réapparaître. Sigismond, le prince enfermé dans une tour du château dans La vie est un songe de Pedro Calderon de la Barca revient subitement pour nous comme il est revenu dans un théâtre proche de Paris, il y a quelques années pour Régis. Alors qu’il vit un lourd problème relationnel avec son père (la vie est plus que proche du théâtre parfois), il reste en scène sans voix devant Thierry, le roi Basile, père du Sigismond qu’il doit jouer. Il ne sait plus son texte et s’écroule. Il ne sait plus son texte à moins que ce ne soit l’inverse. Ce sont les spectateurs, qui ne se sont pas forcément rendu compte de ce qui se passait qui ont raison : il le sait trop bien et il le leur a, malgré lui, donné à entendre, à voir, à comprendre.

Isabelle replonge dans ses souvenirs de la classe de seconde qui réapparaissent derrière la bouille d’Alice Molina, une copine en haut à droite de la photo. Si les personnages de théâtre réapparaissent parfois, Alice Molina a disparu subitement de la classe, de la ville, des fréquentations au décès accidentel de ses deux parents en cours d’année. Elle reste sur la photo. 

Régis accueille pendant la répétition de la pièce Les imposteurs une femme qui vient visiter le théâtre et en profite pour assister aux répétitions. Elle reviendra encore à la générale, puis encore après revoir la pièce. Incroyable, elle se présente un jour à Isabelle comme Alice Molina, la jeune fille qui a disparu et dont Isabelle n’a plus jamais eu de nouvelles. Le personnage d’Isabelle Molina a réapparu et a rappelé Isabelle Molina elle-même. Le théâtre flirte avec le réel étrangement et la vérité dépasse la fiction parfois. 

La mère d’Isabelle, spectatrice à son tour de la pièce, tient toutefois à corriger sa fille sur un détail de la pièce. Ta dyslexie te trompe : la bouille en haut à droite de la photo ne s’appelle pas Alice Molina mais Gladys Molina. Cette spectatrice, usurpatrice, est démasquée. C’était une imposture. Au théâtre, il y a des histoires.  Les imposteurs en rapportent des très belles.

Les spectateurs ne sont-ils pas tous aussi un peu des imposteurs ? 

Daniel Le Beuan
Visuel : Les imposteurs ©Eric Chenal

Date et générique

Les imposteurs au Théâtre du 11 Gilgamesh Belleville, jusqu’au 24 juillet 2019 à 10h45
Texte Alexandre Koutchevsky Mise en scène par Jean Boillot – Compagnie NEST – CDN transfrontalier de Thionville – Grand Est Interprétation Régis Laroche et Isabelle Ronayette