[ITW] Alexandre Bergamini, écrivain d’objets littéraires non identifiés

10 octobre 2019 /// Les interviews

Avec les parutions des ouvrages Le Livre de Vivian aux éditions Médiapop, le 8 novembre 2019, et Vague inquiétude chez Picquier, en janvier 2020, les lecteurs et lectrices des œuvres d’Alexandre Bergamini sont aux anges. Et nous le sommes forcément !

Il faut l’avouer tout de suite, j’ai été plutôt heureux d’apprendre la parution de deux livres de l’auteur, via son Facebook durant l’été. Depuis 4 ans, Alexandre Bergamini avait disparu des librairies et avait laissé orphelines et orphelins celles et ceux qui trouvent en son écriture une résonnance marquante et si particulière, bien après avoir fini la lecture de ses ouvrages.

L’idée de lui demander une interview a germé. Cette dernière s’est faite par l’envoi des questions, et à vrai dire, avec une certaine crainte, celle d’être trop vague dans leur formulation. C’est un grand ouf de soulagement qui a suivi le message reçu en réponse à cet envoi : « Ce sont de très bonnes questions. J’y répondrai au plus près. À bientôt ! »

Dans cet interview, nous revenons sur son silence éditorial et le monde littéraire, sur son écriture, et l’auteur nous présente ses deux ouvrages à paraître : Le livre de Vivian et Vague inquiétude, qu’il nous tarde de découvrir.

Ce que j’écris a un impact dans ma vie, je n’écris pas sans conséquence.

Alexandre Bergamini et le temps nécessaire d’écrire

Depuis 2015, date de votre dernier ouvrage (ndlr Quelques roses sauvages aux éditions Arléa), vous n’avez rien signé. Pourquoi ce silence éditorial ? Et que pensez-vous du milieu littéraire ?

Je suis écrivain, non romancier. Je fais partie de cette famille, par destin, par affinités et par choix. J’ai donc « peu » de livres à réaliser dans ma vie, peut-être une quinzaine, guère plus. Il m’en reste quelques-uns à méditer, à rêver et à écrire. Je prends le temps nécessaire d’écrire et de les écrire. Je ne publie rien qui ne me semble pas prêt ; je n’aime pas les livres verts, qui manquent de maturité et ont manqué de temps et de réflexions; même si j’aime beaucoup une certaine fraîcheur, une fragilité et une maladresse conservées. Écrire ne débouche pas toujours sur un livre lisible par les autres, je ne « fabrique » rien pour l’industrie du livre ; surtout pas de « romans » ; j’écris, souvent des textes libres qui ne ressemblent vraiment à rien ; parfois un texte se construit et tend à devenir une cabane où m’abriter, un refuge, une architecture mentale, parfois complexe, qui ressemble à ce que je me fais de l’idée d’un livre. (Donc certainement pas à un scénario de cinéma, ni à une histoire « classique » où je m’ennuierais moi-même.) À cet instant, un « livre » apparaît, surgit comme un messager et un bel augure ; il m’aidera à déchiffrer ce que j’ai à dire, à décrypter, à sortir de la crypte de mon obscurité, à construire et à révéler quelque chose qui ressemblera à mon univers, à une parole, à une voix intérieure, au regard de mon idiot singulier. Lorsque le livre est écrit et construit, seulement à ce moment-là, je prends en compte la possibilité d’un lecteur et je reprends alors l’écriture et la construction. Vous imaginez la longueur du processus ; il suffit de s’asseoir deux heures par jour pour s’en rendre compte, on avance lentement ; surtout quand on a quelque chose de complexe à dire et qu’on veut le dire simplement, ce qui est mon but.
En octobre 2015, effectivement, Quelques roses sauvages a été publié ; une enquête sur une photo de deux jeunes survivants communistes, résistants, juifs, sans doute homosexuels, ayant survécus aux camps hollandais et allemands. Il y a 4 ans, je n’ai pas eu les retours ni les soutiens espérés à la sortie du livre. Il s’agit toujours du livre, pas de moi, mais il faut – soi-même – arriver à remonter la pente, lorsque ce que l’on a écrit durant 3 ans, après un travail de recherches sérieuses, de rencontres importantes et de réflexions partagées, est relativement ignoré, voire méprisé. Comme avec Sang damné qui m’avait pris 5 ans d’écriture et de recherches, les soutiens et les 6 invitations pour Quelques roses sauvages ont été rares et précieux ; le livre n’a quasiment pas eu de presse. Comme avec Sang damné, on a remis en cause ma légitimité d’écrivain. J’ai rarement entendu cela concernant d’autres auteurs je dois dire : 
« Pourquoi avoir écrit cela ? Je ne vois pas de point de vue neuf (…) Qu’est ce qui est dit vraiment ? (…) Je suis resté sceptique devant la nécessité d’un tel texte…» m’a dit un éditeur-écrivain qui – étrangement – a écrit et publié ensuite dans une grosse maison, un texte similaire, mais romancé cette fois, deux ans après la lecture de mon manuscrit qu’il avait assassiné. Un autre éditeur-écrivain chez Grasset m’a écrit: « mais vous n’êtes ni juif, ni historien, c’est compliqué à publier…» (C’est merveilleux venant de Grasset, publiant Moix…) Un autre, influant, qui aurait pu soutenir ce livre : «  je ne connaissais rien à propos des camps hollandais, c’est vraiment très intéressant, j’ai appris beaucoup de choses.(…) Sinon à part ça, non, rien à en dire… » Ou cette autre star des médias qui avait adoré Sang damné et en avait fait une critique forte et touchante sur France-Culture, mais n’a pas voulu défendre Quelques roses sauvages, malgré le fait qu’elle l’a « également adoré ». 
Drôle de « milieu » n’est-ce pas ? Cela aurait été différent si j’avais été juif, universitaire sortant de la Sorbonne, ou petit marquis parisien ? Apparemment. 
N’était-ce vraiment pas intéressant ? Je me suis posé la question. 
Et puis Tzvetan Todorov a beaucoup aimé Quelques roses sauvages. Malheureusement déjà malade, il n’a pu soutenir le livre en public. C’était mon meilleur allié. Mais comme l’a dit une éditrice : « Tzvetan Todorov aime ton texte ? Mais tu sais, Tzvetan Todorov n’ai pas beaucoup aimé non plus.» 
Ça vous dit le niveau du milieu littéraire, intellectuel et médiatique. Il y a quelques rares exceptions, heureusement. 
Peut-être, la raison la plus profonde : il m’a été difficile de renouer avec l’écriture après Quelques roses sauvages. Ai-je touché – en moi – une corde ultra-sensible et une question fondamentale : « comment et pourquoi écrire après le désastre ? » Quand on se pose les bonnes questions, sincèrement, sans prendre la pose pour le public, on ne trouve pas tout de suite les bonnes réponses. Il faut chercher, il faut du temps encore. Ce que j’écris a un impact dans ma vie, je n’écris pas sans conséquence. Je ne suis pas Foenkinos qui se met à la place de Charlotte Salomon dans la chambre à gaz et qui s’en remet très bien ; le succès et le milieu médiatique superficiel aidant. (J’avais écrit « le milieu superfiel » ; ce sont des gens que l’on retrouve ensuite dans tous les jurys et les prix. Je vous laisse l’interpréter librement.) 
Après un long silence intérieur donc, je suis revenu à la source de mon écriture : à l’absence de mon frère Vivian. Le Livre de Vivian s’est imposé naturellement. 
Un autre texte, sur le Japon celui-ci, a fait sa place doucement en moi, après un voyage hallucinant et initiatique. « Comment retrouver le goût de vivre et la joie au milieu du chaos en soi et autour de soi ? » Une question de cœur. Ce que j’écris ne peut rester que confidentiel avec ce genre de questions ? Comme Virginia Woolf, « je pense parfois que seule l’autobiographie relève de la littérature ; les romans sont les pelures que nous ôtons pour arriver enfin au cœur qui est vous ou moi, rien d’autre.»
Mes deux textes enfin prêts, mes deux uniques soutiens littéraires m’ont trahi et abandonné lâchement au dernier moment ; ces gens n’ont aucune colonne vertébrale et aucune parole. Il m’a fallu retrouver des éditeurs dignes de ce nom et deux Philippe sont apparus en même temps : Philippe Schweyer pour Le Livre de Vivian aux éditions Médiapop et Philippe Picquier pour Vague inquiétude chez Picquier. Ils ont aimé et soutiennent ces deux derniers livres. 
Pourvu que ça dure. 
Lorsqu’on ne joue pas pleinement le jeu de l’industrie du livre, qui consiste à publier chaque année et non à écrire un livre intéressant ou – au moins – bien écrit, on est amené rapidement à être mis sur la touche. Le résultat est que la plupart des libraires et des lecteurs/lectrices ne savent pas que je suis écrivain alors que j’écris depuis 20 ans. 
Je pense pourtant être à la place juste que mes textes doivent tenir, je suis ainsi à ma place. Silencieuse et lointaine. Peu de lecteurs/lectrices au final, mais des bons et des fidèles. Et des gens honnêtes qui me soutiennent et qui m’invitent parfois.

Pour être soi-même, réellement, et atteindre une unité de soi, il faut trahir la société, son clan, sa famille, sa classe.

L’écriture d’Alexandre Bergamini

Je trouve que vos écrits relèvent de l’ambivalence de la vérité crue et du fantasme (ce que l’esprit projette à partir d’une réalité). Est-ce que vous seriez d’accord avec cela ?

La plupart des gens souffrent de cette infirmité de ne pas savoir dire ce qu’ils voient ou ce qu’ils pensent. […] La littérature tout entière est un effort pour rendre la vie bien réelle. Comme nous le savons tous, même quand nous agissons sans le savoir, la vie est absolument irréelle dans sa réalité directe : les champs, les villes, les idées, sont des choses totalement fictives, nées de notre sensation complexe de nous-mêmes. Toutes nos impressions sont incommunicables, sauf si nous en faisons de la littérature.
Fernando Pessoa, Le Livre de l’intranquillité.

Entièrement d’accord donc. La réalité nue et le rapport de tension avec ce que nous aimerions de nous-mêmes et de notre vie, cette ambivalence-là m’intéresse. Ce fil tendu. Le lien qui existe entre ce que nous vivons à l’extérieur de nous comme réalité, dans le monde réel, et ce que nous interprétons de ce monde et que nous vivons et ressentons comme vérité. Merveilleux et misérable. La vie est un songe disait Calderón de la Barca. Nous attendons de nous réveiller un jour. Nous passons notre temps à être happés par des illusions qui nous font souffrir et dont nous essayons, dans le meilleur des cas de nous détacher ; dans le pire des cas, elles nous lâchent au-dessus du vide. Le voyage extérieur et le voyage intérieur sont si différents qu’on ne connaît rien des autres, et si peu de nous-mêmes. Plus il y a cohérence et unité, plus nous avons des chances d’être sereins, pour ne pas dire heureux. En revanche, plus la faille est grande et plus l’inconnu s’ouvre en soi ; entre soi et soi-même. Un exil intérieur s’installe. L’homme devient de plus en plus absent de lui-même.
« Vivre c’est faire une mise au point temporaire sur son propre regard » ai-je écrit dans Le livre de Vivian. « Quelle vie doit-on mener ? » , demandait Virginia Woolf. Répondre à cette question est l’aventure et l’expérience de la vie, il n’y en pas d’autres. Nous vivons la plupart du temps dans le flou et nous devons nous en accommoder, nous naviguons en aveugle. La société tiraille et nous déchire. Celle-ci particulièrement, qui nous individualise et nous isole des autres. Pour être soi-même, réellement, et atteindre une unité de soi, il faut trahir la société, son clan, sa famille, sa classe. Enfin soi-même, on atteint une certaine marge, une solitude aussi, hors-norme, exclus. Le risque aujourd’hui est grand et le choix difficile. Ce choix est impossible pour la plupart des gens car inconfortable, risqué, dangereux. Pourtant chaque matin, un nouvel accord doit être signé avec soi-même ; c’est épuisant, mais en vérité nous n’avons pas le choix ; afin de ne pas devenir des collaborateurs d’un monde nocif et toxique. Une solidarité s’ouvre alors, une altérité réelle. J’écris et cela fonde mes choix, mon quotidien, mon intégrité et ma solitude. L’écriture et la littérature ne sont pas pour moi des prétextes afin d’obtenir une position sociale, du champagne gratuit et des avantages fiscaux. Je n’écris pas pour faire plaisir à quiconque. J’écris depuis 20 ans, une dizaine de livres publiés, et si je me suis enrichi humainement, culturellement, intellectuellement, je me suis appauvri socialement et financièrement. Plus j’écris et trace mon chemin singulier, plus je suis pauvre et me retrouve à la marge. Plus j’existe dans mes livres, plus je disparais de la société.
La marge est invisible et sert à tenir les pages n’est-ce pas ? 
En réalité, c’est-à-dire dans ma réalité d’écrivain pauvre et séropositif, c’est très dur, souvent violent et brutal. Je le vis parfois comme cela, car j’ai choisi de ne pas me cacher et de faire face. Et parfois, à l’intérieur de moi, je me vis en héros solitaire, moine reclus et samouraï nomade. Merveilleux et misérable, ai-je dit. 
En vérité, je suis un pauvre âne, libre et heureux, qui rumine son foin dans les montagnes, entouré d’aigles et de loups. Que demander de plus ?

Nous sommes faits de présences, d’absences, et de manques.

Le livre de Vivian

Dans Retourner l’infâme, Sang damné, Nue India et Quelques roses sauvages, le lecteur, au détour d’une page, faisait la connaissance furtive avec la figure fantomatique de votre frère. Aujourd’hui, vous vous apprêtez à sortir un livre sur lui, Le livre de Vivian, 1962-1980 aux Éditions Médiapop, le 8 novembre prochain. Quel(s) élément(s) a (ont) déclenché cette écriture ? Comment avez-vous procédé à l’écriture de cet ouvrage ? Est-ce que ce livre est une façon de faire votre deuil ou est-il simplement un hommage à ce frère disparu trop tôt ?

Que reste-t-il de nos morts, de nos absents aimés ? Que reste-t-il de mon frère Vivian, lorsque je vis, lorsque j’écris, lorsque je pense à lui ? Vivian s’est suicidé à l’âge de 18 ans, j’avais 12 ans. 18 ans c’est peu pour construire une vie ; à peine le temps de s’imaginer et ne rien réaliser de soi, ou si peu. J’ai tenté de le ramener à la vie, c’est-à-dire à la possibilité d’être inventé, imaginé, aimé par les autres. Je n’ai pas voulu l’inventer moi-même, ou me mettre à sa place et créer un récit ou une fiction que j’aurais regrettés dans quelques années. Je me suis tenu aux traces et aux preuves factuelles, comme un enquêteur : les photos de l’album familial, le procès-verbal effectué à sa mort, les objets qui restent, les récits et les souvenirs devenant de plus en plus flous au fil du temps. Et à ce que Vivian a provoqué chez moi, comme liens de vie qui perdurent, afin de survivre à sa mort brutale à laquelle j’ai assistée.
Je n’ai pas voulu montrer les photos de l’album familial mais les décrire. Cela compose une sorte de récit, un puzzle que le lecteur comblera par son imagination. C’est lui qui fera les liens ou les défera. J’ai montré les quelques Photomatons de son visage. Photomatons qui sont à la fois photos d’identité et portraits et avec lesquels le lecteur pourra l’imaginer et peut-être chercher, à travers ce visage et ce puzzle, les raisons de son suicide. Pourquoi se suicider quand on a 18 ans ? Comment est-ce possible ? Je n’apporte aucune réponse gravée dans le marbre, j’évoque des possibilités. L’injustice persiste et résonne. Le procès-verbal est en cela fondamental, car factuel. Les témoignages qui l’accompagnent sont touchants de contradictions, de vérités et d’approximations, bref de complexités. Malgré tout, malgré les trous, la lecture tisse le sens. La vie brisée ne peut se raconter que par fragments, dit Rilke. Je ne prends jamais mes lecteurs/lectrices pour des imbéciles ou des enfants stupides ; mon livre leur appartient autant qu’à moi : 50 % d’écriture, 50% de lecture et d’interprétation. Je leur propose 3 fragments de récits qui me relient à ce grand frère ; la photo de Kafka enfant par Walter Benjamin ;  celle de Tchekhov, malade, prise par son frère Sacha ; le voyage sentimental d’Araki sur la présence et l’absence de sa femme ; ainsi qu’une réflexion parcellaire sur ce que sont la photographie et la mémoire aujourd’hui, à l’heure du numérique, gouffre technologique qui engendre l’oubli. Réflexions sur ce que nous regardons et croyons voir. Ce que nous regardons nous regarde à son tour. Nous regardons un mort en photo et finalement nous sommes regardés par lui. Quelle étrange situation. Mais que voyons-nous vraiment ? Comment voir réellement ? Que percevons-nous ? Que comprenons-nous ? 
Quand à répondre au deuil, à la perte infinie, c’est une vie entière, totale, recomposée avec dont nous avons besoin. L’absence et la présence, la perte et l’amour jumelés. Nous continuons à tisser avec l’être absent, et avec les absents, une relation qui constitue notre substance humaine, et qui fonde et enrichit, secrètement, notre présence au monde. Nous sommes faits de présences, d’absences, et de manques. Grandir, c’est apprendre à partager la joie et le courage de vivre avec les autres et sans les autres. On n’y échappe pas.
Ce livre est un OLNI, un objet littéraire non identifié, comme je les aime. Il porte en lui cette force et cette voix dont nous avons besoin pour tisser nos vies avec l’absence et se tenir debout en équilibre. 
Vivian revivra sous le regard de lectrices et de lecteurs intelligents, j’en suis certain. Ça me ravit, littéralement.

Plus j’existe dans mes livres, plus je disparais de la société.

Vague inquiétude

On vous retrouvera également avec Vague Inquiétude, en janvier 2020, aux Éditions Philippe Picquier. Ce livre est un hommage au Japon et à la littérature de l’écrivain Akutagawa Ryunosuke, qui a connu un destin tragique. Est-ce que ce livre est une commande ? Qu’est-ce qui vous a interpellé dans la vie de cet écrivain pour en faire un livre et quel rapport entretenez-vous avec le Japon ?

Personne ne me commande quoi que ce soit, vous l’avez compris. Je ne pourrais écrire aussi librement si on me commandait. J’ai les nerfs fragiles, je ne supporte pas la pression, comme Akutagawa qui disait : je n’ai pas de principes, je n’ai que des nerfs.
Je suis parti au Japon et le Japon m’a recueilli alors que j’étais au plus bas, sans plus aucun désir de vivre. Je raconte ce chemin à la fois banal, que nous vivons tous un jour ou l’autre, et étrange, dans un pays si loin, où l’on se sent si étranger. J’ai suivi le lien qui me reliait à Akutagawa : comme un chien qui se poursuit ; je suis un chien qui me suit à la trace.
Mon enfance liée au judo, car liée au frère, puis au suicide du frère qui s’apparente au seppuku, au sacrifice des samouraïs, donc mon intérêt pour le kendo, le bushido que je découvre à l’adolescence, puis la littérature japonaise, Mishima, son ami Kawabata, Akutagawa bien sûr, les poètes pauvres, joyeux et errants, le théâtre noh, kabuki, le tir à l’arc, lorsque je faisais du théâtre, puis le cinéma japonais, Kurosawa, Oshima, Naruse, et la découverte merveilleuse des photographes japonais, Shoji Ueda, Ken Domon, les peintres… Ces liens tissés en secret, tout au long de ma vie intime, sont devenus un filet de sauvetage, et un parachute, essentiel et vital. Ces liens m’ont sauvé et récupéré alors que j’étais en chute libre.
Je me sens – curieusement – chez moi au Japon, at home, en japonais ie ni. J’en parle également dans un fragment de récit dans Le livre de Vivian : je suis heureux là-bas ; mon idiot intérieur s’y plaît tout à fait. La présence de mon frère n’y est pas conceptuelle ou imaginée ; les Japonais honorent leurs ancêtres à chaque coin de rue, même les non-croyants ; vivants et morts forment une osmose émouvante, un bel équilibre qui me comble et me rend calme et vivant. J’y ai retrouvé le goût de manger et de boire, de rencontrer les autres, de faire l’amour, de respirer, de contempler, de dormir et de rêver. J’apprends le japonais. À 50 ans, la langue japonaise est une sacrée aventure mentale. J’ai retrouvé un sommeil que j’ai perdu ici, et ce depuis la mort de mon frère. Dès le premier jour où j’ai posé le pied au Japon, j’ai dormi comme un enfant. Cela faisait 40 ans que cela ne m’était pas arrivé. C’était inexplicable, mais pas incompréhensible. 
Le jour où je suis parti, où j’ai quitté le sol de ce pays, je me suis mis à pleurer comme un enfant, inconsolable pendant des heures. Comme si on m’arrachait de moi-même ; la remontée d’un antique sentiment de bannissement.
C’est ça l’exil : on est arraché à soi-même, et on n’est pas sûr de se retrouver un jour.
Vague inquiétude sont les derniers mots laissés par l’écrivain Akutagawa. J’ai essayé de tisser un récit interne japonais qui raconte la félicité de ces liens intimes et secrets entre un pays et soi-même ; le voyage extérieur et le voyage intérieur se rejoignant ; les vivants et les morts ensemble, main dans la main. Ce n’est pas si fréquent.

Rien pendant 4 ans, et tout à coup deux livres. 
La vie des livres est étonnante.
Une vie indépendante.

Photographie : Alexandre Bergamini par Bernard Plossu
Questions : Laurent Bourbousson

Informations

Le livre de Vivian paraîtra le 8 novembre. En pré-commande sur le site des Éditions Médiapop.
Vague Inquiétude paraîtra en janvier 2020, aux Éditions Philippe Picquier.

Maisons d’éditions des ouvrages cités dans l’interview :
Retourner l’infâme, paru aux Éditions Zulma.
Sang damné, paru au Seuil
Nue India et Quelques roses sauvages parus chez Arléa