[ITW] Chloé Tournier – La Garance SN de Cavaillon : une pluie de spectacles engagés

9 février 2026 /// Les interviews
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Lorsque nous rencontrons Chloé Tournier, la tournée Nomade(s) du chanteur Walid Ben Salim s’achève. « Une proposition absolument merveilleuse dans laquelle le chanteur, accompagné de la harpiste Marie-Marguerite Cano, prête sa voix puissante aux grands poètes soufis : Mahmoud Darwich, Rumi, Ibn Arabi, Ahmad Matar ou Nizar Qabbani » nous dit-elle. Ces quelques mots nous font davantage regretter d’avoir raté ce rendez-vous. 

Une pluie de spectacles engagés : Marina Otero, Gurshad Shaheman, Issam Rachyq-Ahrad

« On fera mieux la prochaine fois » de Nicolas Heredia qui devait poursuivre la saison, est reporté au 26 avril. Nous avons eu l’occasion de faire la connaissance du metteur en scène en janvier dernier pour la conférence spectacle « L’origine du monde » qui a marqué et continue de marquer considérablement les esprits de celles et ceux qui l’ont vue. Nous avons eu l’occasion d’échanger avec lui sur sa nouvelle création. 

Un des points forts de cette seconde partie saison, Marina Otero et son « Kill Me » à voir le 13 février, dans le cadre du Festival Les Hivernales : « Pour moi, Kill Me est un incontournable de cette deuxième partie de saison. C’est une proposition de la performeuse, danseuse, chorégraphe, Marina Otero, d’origine argentine, aujourd’hui basée en Espagne. Kill Me a une forme assez théâtrale. Marina est souvent présentée comme la fille spirituelle d’Angelica Liddell. Dans cet opus qui clôt sa trilogie débutée avec Love Me et Fuck Me, elle s’interroge sur nos effondrements et notamment les effondrements qui peuvent advenir dans le cas de chagrins amoureux, des endroits de failles. C’est un travail qui est vraiment inoubliable. Je suis vraiment très contente qu’Isabelle Martin-Bridot, directrice du CDCN Les Hivernales ait accepté qu’on présente en coréalisation ce spectacle dans le cadre du festival les Hivernales. Et je pense que ça va vraiment être une soirée absolument inoubliable. »

Vacances de février oblige, le public retrouvera le chemin de La Garance début mars, le 6 précisément, avec une autre pièce également très attendue, celle de Gurshad Shaheman, « Les Forteresses » . « C’est une pièce immanquable. C’est une forme assez longue. Gurshad nous convie à sa saga familiale. Au plateau, nous avons quatre femmes, sa mère et ses tantes, qui vont parler perse tout en étant doublées en direct par quatre actrices qui vont dire le texte en français. Le metteur en scène nous emmène au cœur d’un salon de thé typique de la capitale de Téhéran, qui est un lieu d’échanges et de discussions. On pénètre dans l’intimité des discussions de ces femmes-là. L’Iran est un pays dont on entend malheureusement beaucoup parler ces temps-ci. Et c’est une coïncidence car au moment où je décide de programmer Les Forteresses, il n’y a pas une telle actualité brûlante sur l’Iran.
Néanmoins, je suis persuadée que ce spectacle permet d’éclairer et de comprendre beaucoup la situation actuelle, puisqu’il revient à travers l’histoire de ces femmes, sur l’histoire de ce pays qui nous montre malheureusement que les droits des femmes et que les droits en général ne sont jamais acquis.
L’Histoire n’a pas un seul sens, et on le voit car on peut faire des grands retours en arrière. Je pense aux États-Unis aujourd’hui, en Hongrie, en Italie. L’Iran est vraiment un pays qui a fait un bond en arrière sur la question du statut des femmes, de leur liberté et de leur droit. C’est ce bon en arrière qui nous est raconté. C’est un spectacle qui est en même temps rempli de joie, de sororité, d’amour et de tendresse
 » souligne Chloé Tournier et d’ajouter, « c’est un spectacle dont on ne ressort pas indemne quand même. J’ai des phrases qui me tournent dans la tête depuis deux ans que je l’ai vu. C’est vraiment un spectacle mémorable. » Dont acte.

Les 25, 26 et 27 mars, Issam Rachyq-Ahrad présentera « Ma République et moi » . Le metteur en scène, comédien et auteur est un des artistes complices à La Garance. « Nous nous sommes engagés sur un parcours de trois années auprès de lui » nous indique la directrice de La Garance. « Nous diffusons cette année, Ma République et moi, qui par ailleurs est un choix de la Bande du futur. Aujourd’hui, Issam parraine la nouvelle Bande du futur (nous reviendrons prochainement sur ce projet qui rassemble des collégiens dans le choix de spectacle pour la saison, ndlr). Pour moi, c’est un spectacle absolument incroyable. Issam part d’un fait divers : une altercation entre un élu Rassemblement National du Conseil régional de Bourgogne Franche-Comté et une mère portant le foulard qui accompagne une sortie scolaire. Il s’interroge alors sur le rapport ambigu que lui-même a pu avoir à sa mère, celle-ci ne correspondant pas à l’archétype de l’imaginaire de ce que peut être une mère européenne. Il interroge ses sentiments mêlés de honte et d’amour qu’il a pour sa mère. Il questionne le parcours de celle-ci dans un parcours migratoire d’un point de vue d’un enfant qui est né de cela. Ce spectacle est une déclaration d’amour forte d’Issam pour sa mère. En ça, il fait écho aux Forteressesde Gurshad. »

« Doreen » de David Geselson (les 31/03 et 01/04) sera également un incontournable. « David est un metteur en scène qui bénéficie d’une certaine assise et reconnaissance aujourd’hui. J’aime vraiment beaucoup son travail, notamment dans sa capacité à raconter avec finesse les liens affectifs qui peuvent se tisser dans des cadres relationnels et notamment dans le cadre de l’intimité. Pour moi, c’est un des meilleurs auteurs et metteurs en scène aujourd’hui pour décrire la relation amoureuse, pour l’interroger et pour la réinventer. Et là, il choisit de mettre en scène un texte d’André Gorz, un philosophe suisse qui, avec son épouse Doreen, ont mis fin  leurs jours arrivés à un certain âge, ce qui est autorisé en Suisse. Avant ce fait-divers, Gorz avait publié un texte, Lettre à D, qui revient sur leur histoire d’amour et qui commence à peu près ainsi. “Tu viens d’avoir quatre-vingt-deux ans, tu as rapetissé de six centimètres. Ça fait cinquante-deux ans que nous sommes ensemble et je t’aime comme au premier jour.” Si je trouve que dans le champ artistique et médiatique, on a tendance à beaucoup valoriser et narrer des histoires d’amour malheureuses marquées par des péripéties, des tragédies, des abandons, etc. , on a du mal à décrire ce qui peut se passer dans un engagement. C’est comme si on manquait de vocabulaire et d’attention. Doreen est une histoire absolument merveilleuse qui évidemment parle de leur relation de couple, parle aussi des engagements de ce couple-là plutôt ancré à gauche sur l’échiquier politique et qui a beaucoup contribué à développer des théories d’une philosophie politique. C’est en ça, là encore, on va dire, un ping-pong continu entre une histoire intime et une histoire européenne de la pensée en fait. »

Un spectacle pour les à partir de 1 an vient se glisser dans la programmation. Il s’agit de « Coquilles » d’Amala Dianor. « Pour moi, c’est une occasion intéressante que d’accueillir Amala, un chorégraphe auquel je suis attachée. Par ailleurs, la question de la représentation au plateau des personnes racisées, et notamment dans les spectacles pour enfants, est assez rare. Souvent, les spectacles pour enfants sont des spectacles portés par des femmes, majoritairement, qui mettent des femmes au plateau. Les enfants sont alors baignés dans un univers féminin avec un manque de représentation masculine. Donc, je trouve ça extrêmement intéressant que ce soit un homme qui s’empare de cette question-là, d’un spectacle pour les bébés avec un duo femme-homme au plateau et qui interroge la question de l’animalité. C’est aussi une thématique que j’aime beaucoup défendre à la Garance, l’idée du vivant, de l’animal, la régénération du vivant et l’interaction inter espèce. Une thématique qui revient sur le spectacle “Tentative de Cohabitation entre Ruminantes” que l’on retrouvera dans le Festival Confit. »

Le Festival Confit se développe sur le joli mois de mai !

Et le pont est tout trouvé pour parler du festival qui a même eu droit à une mise en lumière sur France Inter (à écouter ici : urlr.me/8xJMdE).

Du côté d’Ouvert aux publics, on attend patiemment la proposition d’une des artistes complices de la scène nationale, Floriane Facchini avec « La Pastasciutta antifascista de Casa Cervi » (du 19 au 21 mai). « C’est une histoire vraie que Floriane rejoue au plateau. On est vraiment dans un process de reenactment *, littéralement. Nous sommes en 1942, en Italie, sous Mussolini. À cette époque, la consommation de pâtes est interdite à l’ensemble de la population sur un principe qui est celui de l’autosuffisance alimentaire. L’Italie qui importe du blé se retrouve être dépendante d’un commerce extérieur. Mussolini souhaite s’inscrire contre ça. La famille Cervi est non seulement productrice de pâtes, mais elle est aussi profondément antifasciste. Les frères et sœurs se réunissent et décident de servir un grand banquet de pastaciutta à tout le village. Un banquet se dresse alors dans les ruelles du village et ils seront fusillés pour cet acte-là. À travers cette histoire, Floriane interroge la question de l’alimentation et de la nourriture comme endroit de rébellion et de matière à révolte. Elle ajoute dans sa mise en scène de la matière musicale en live ainsi que de la vidéo. C’est un spectacle qui est vraiment très attendu pour nous et très attendu pour Floriane, bien sûr. »

Avec ce festival, la dynamique territoriale chère à La Garance est préservée puisque l’on retrouvera, du 4 au 7 mai, « Un verre à soi » qui va tourner exclusivement dans les caves ou dans les domaines viticoles des villes nomades. « Cette proposition se présente comme une dégustation de vin, mais la dégustation de vin déraille très vite. Cela permet de donner à entendre la langue de Claire Barrabès, mais aussi le piano de Benjamin Pras. Un verre à soi est une production de l’Opéra de Reims. »

On note également le spectacle « Matcha Girl » de Elsa Thomas. « Nous sommes absolument ravi·e·s d’accueillir le spectacle de cette jeune metteuse en scène. Elsa vient plutôt de l’univers du cinéma et des scénarios. D’ailleurs, elle produit des séries à côté. Je dis cela car ça se voit beaucoup dans la manière qu’elle a d’écrire le théâtre. Nous sommes sur quelque chose de très scénarisé, plutôt format série. Elsa partage le plateau avec son père, qui est maître de thé en cérémonie du thé chinois. Dans ce duo, dans cette relation père-fille, le thé a toujours été le support transactionnel de communication. Lorsqu’Elsa avait des chagrins, des peines, des joies, elle allait voir son père, qui lui répondait en lui faisant un thé spécifique. Matcha Girl raconte cette relation à travers le thé avec un grand travail vidéo puisque la vidéo reste l’outil premier d’Elsa. »

Puis, le Festival Confit se terminera avec « Tentative de coexistence entre ruminantes » (24 mai). « C’est un spectacle dont on attend beaucoup. D’abord parce qu’il y a le texte de Mylène Tournier, autrice extraordinaire, poétesse, dont la voix gagne à être encore et encore plus entendue, et ensuite le travail de Mégane Arnaud qui met en scène une comédienne et cette tentative de coexistence entre ruminantes. C’est l’histoire d’une femme qui, déçue du monde des hommes, décide d’aller vivre et de créer une alliance inter espèce avec des vaches. Donc, il y a un pacte de coexistence qui doit être fait avec un troupeau et un pacte d’alliance pour un spectacle. C’est ce qui se joue dans cette Tentative de coexistence entre ruminantes. Nous serons sur une sortie de résidence. »

Mais le Festival Confit ! est bien plus que des spectacles. Pour preuve, le projet A TAVOLA ! dont la metteuse en scène Floriane Facchini fait partie. « C’est notre projet autour de la redirection agricole dans une perspective de 2035. Ce projet de recherche-action regroupe des chercheur·reuse·s et agronomes via le laboratoire de l’INRAE, des anthropologues via le laboratoire Origens Medialab, des structures culturelles telles que le Citron Jaune et la Garance, les Parcs Naturels Régionaux des Alpilles et du Luberon, Amélie Laval également à l’équipe artistique. Nous travaillons avec une vingtaine d’agriculteur·rice·s du territoire qui s’interrogent sur les changements déjà à l’œuvre pour s’adapter aux aléas climatiques qui agissent d’ores et déjà de manière forte sur les récoltes, l’agriculture. Nous réfléchissons à notre repas de demain. »

Puis la saison tirera sa révérence avec « Distro » de la Compagnie bretonne C’hoari. « C’est un duo de femmes qui va relire les danses bretonnes classiques avec un angle contemporain. C’est une forme de 45 minutes dans l’espace public et qui finit en fest-noz. Pour nous, c’était vraiment joyeux de finir la saison par de la danse dans l’espace public et dans une dynamique qui, partant des artistes, intègre le collectif et clôt comme ça la saison sous forme de bal. »

*reenactment : reconstitution

Une scène nationale au cœur des élections municipales

Mais avant de nous quitter, nous nous risquons à questionner Chloé Tournier sur les enjeux des élections municipales de mars prochain, à l’heure où la menace du Rassemblement National est réelle sur les villes de la Région Sud, notamment pour Cavaillon, et sur les coupes budgétaires drastiques. 

« En premier lieu, la montée du vote du Rassemblement National n’est jamais un bon signe pour la culture. Donc, aussi bien en tant que citoyenne qu’en tant que directrice d’un établissement culturel public, je suis en alerte sur ces questions-là parce que la politique du Rassemblement National est rarement en faveur de la liberté de création et de programmation. Forcément, ce sont des choses qui m’inquiètent et ce même au niveau national. Néanmoins, la scène nationale a toujours eu une programmation éclectique et a toujours eu une posture de discussion avec toutes les tutelles, quelles qu’elles soient. Nous resterons dans cette posture-ci, quoi qu’il arrive. Nous sommes au service d’un territoire et avons une mission de service public qui est celle de répondre et d’outiller chacun, chacune, dans une dynamique de droits culturels, quel que soit le bord politique, quelles que soient les opinions de la commune. Nous continuerons donc notre travail. Mais à vrai dire, à ce stade, je n’ai pas vraiment d’inquiétude concernant la ville de Cavaillon.
Pour répondre aux coupes budgétaires, je partirai depuis une étude de l’Observatoire des politiques culturelles qui a montré qu’en 3 ans, une structure qui bénéficiait d’un même niveau de financement, donc d’un même niveau de subventions, aurait perdu 19% de sa capacité à faire parce que inflation, parce que augmentation des salaires, des fluides. Ce qui fait que, quand bien même on aurait la même somme, in fine notre pouvoir d’achat aurait diminué. Néanmoins, en plus, on a subi des coupes, comme tous les acteurs culturels de la région Sud. Et on a eu, on va dire, des restrictions sur des questions plutôt d’actions culturelles par la DRAC, elles-mêmes soumises à des questions de budget de l’État. Donc faire autant avec moins, c’est un équilibre de tous les jours. La Garance a vraiment développé ses fonds propres sans augmenter vraiment, de manière franche, sa billetterie. On reste quand même sur des tarifs extrêmement accessibles.
Nous avons la chance d’être soutenus par des mécènes et nous répondons beaucoup à des appels à projets. Je suis admirative du travail incroyable que réalisent mes équipes pour répondre à ces appels afin d’aller chercher les fonds pour que notre structure soit viable. Aujourd’hui, nous sommes à plus de 25% de fonds propres, sans compter les appels à projets. Si on compte les appels à projets, je dirais que nous arrivons à 40% et c’est ce que l’on doit aller chercher chaque année sur le budget global de la Garance. Ce qui est une somme énorme
. »

Propos recueillis par Laurent Bourbousson
Crédits photos : Pastasciutta © C Calmettes / Les Forteresses © Agnès Mellon / Tentative de coexistence entre ruminantes © Mégane Arnaud

Le site de la scène nationale : lagarance.com

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