[ITW] Marina Gomes, hip-hop power
En 2023, le public découvrait le hip-hop de Marina Gomes avec Asmanti durant le Festival Off d’Avignon au CDCN Les Hivernales et nous avions eu un gros coup de cœur. Ce jour, elle revient à Avignon avec sa compagnie Hylel pour La Cuenta [Medellin-Marseille], second volet de sa trilogie. Interview.
Un parcours en 3 temps
Nous t’avons découvert avec Asmanti en 2023 et sommes très heureux de pouvoir découvrir le second volet de ta trilogie au Théâtre des Halles dans le cadre du festival Les Hivernales. Avec de parler de La Cuenta, peux-tu nous parler de ton parcours en danse ?
Très tôt, j’ai suivi des cours de danse classique à Rodez. J’avais une super prof de danse et j’étais vraiment à fond. Plus grande, j’ai déménagé à Toulouse et j’ai fait le conservatoire de danse classique et de danse contemporaine.
Comment en es-tu arrivée au hip-hop ?
Ma culture de la danse hip-hop est vraiment une culture qui vient de la rue et qui n’a rien à voir avec le Conservatoire. Pour moi, c’était dissocié. J’ajoute à cela une troisième couche, celle de mes études en psychologie. Dans mon esprit, ces 3 parcours étaient très distincts. Il n’avait aucune résonance l’un avec l’autre. Grâce à ma compagnie Hylel, je me rends compte que ces trois parcours fleurissent ensemble. Ils sont comme des graines que j’ai semées.
Tu vois de quel œil le fait d’institutionnaliser le hip-hop ?
Je pense que les compagnies et chorégraphes hip-hop qui arrivent de la rue, lieu de naissance de la culture hip-hop, doivent être assez vigilants, mais je pense que tout le monde ne l’est pas. Si on va vers les institutions, il faut y aller sans compromis. Hylel est soutenue par les institutions, par la DRAC, et je conçois mes projets comme je l’entends. En aucun cas, je crée sous certaines conditions pour que ça rentre dans des cases.
L’idée est de nous prendre comme nous sommes, avec nos esthétiques, nos histoires, nos revendications politiques même. Je trouve dommage que, même inconsciemment, on s’empêche de créer pour ce que l’on est. Je ne supporte pas quand je vois quelque chose qui est poli pour faire plaisir au plus grand monde. Ce qui me gêne, c’est que lorsque l’on détache le hip-hop de ses racines populaires, on le rend vite incompréhensible et inaccessible au plus grand monde. Et ça, ça m’embête vraiment. Alors pour résumer, allons-y mais sans travestir notre ADN.
Hylel, une esthétique cinématographique
Revenons à ta trilogie composée de Asmanti, La Cuenta & Bach Nord. L’as-tu déjà jouée dans son entièreté ?
Oui, nous l’avons déjà fait en octobre dernier au Festival Karavel ! Dès le début, c’était mon but secret de la jouer dans son entièreté. Mais je savais qu’en tant que jeune chorégraphe, si j’arrivais avec une pièce d’une durée de 1h30, on ne m’aurait pas programmée ! C’est pour ça que j’ai décidé de faire trois trois épisodes d’une durée de 30 minutes chacun.
C’est très marrant que tu emploies le terme épisode pour tes pièces car pour Asmanti, je parlais d’un long plan séquence. Mais de quoi Marina Gomes se nourrit artistiquement parlant pour créer ?
Je n’ai pas grandi avec le spectacle vivant même si je danse depuis mes plus jeunes années. Le spectacle vivant ne faisait pas partie de mon univers culturel. Par contre j’ai été abreuvée par les films que me montrait mon oncle qui est un grand cinéphile. J’ai grandi avec les films de De Palmas, Scorsese… et c’est vrai que mon travail est vraiment imprégné de cela. Je construis mes chorégraphies autour de tableaux et de personnages avant de me questionner sur ce que va être le mouvement. En premier lieu, je me demande de qui ça parle et où se situe l’action. J’ai énormément regardé de clips également et je construis des tableaux avec des images au premier plan, au second plan. Je crois que tout ça est mon inspiration esthétique au-delà de la danse. À la question de savoir quel est le chorégraphe qui m’inspire, j’avoue que j’ai énormément de mal à répondre. rires.
Utiliser l’émotion comme vecteur de compréhension
Dans le programme des Hivernales, on peut lire cette phrase qui fait froid dans le dos : « cette pièce, pour 3 interprètes et 49 morts au cœur de la dramatique actualité marseillaise, traite de la question des règlements de compte homicidaires du point de vue des femmes, des mères, des soeurs, de celles qui restent et pour qui les morts ne sont pas que des chiffres ». Comment tu t’es positionnée pour travailler sur ce sujet ?
La Cuenta est née dans ma tête quand j’étais en Colombie et que j’étais dans des collectifs au sein de favelas de Medellin. Nous travaillions à pacifier, à faire des actions de mémoire, de résilience, de résistance auprès des familles de jeunes qui étaient assassinés. Ces quartiers-là sont très impactés par les homicides à un autre niveau que celui qu’on connaît en France.
Ils ont une philosophie, celle d’affirmer haut et fort que chaque vie compte, que chaque être assassiné est un être aimé par ses proches, par sa communauté, par son quartier et que ces morts nous manquent. Il existe également une action qui est de planter une petite fleur dans les cimetières puis ensuite de les replanter dans des petits pots. Ces pots sont mis à l’entrée des quartiers pour montrer le nombre de décès qu’il y a eu depuis le début de l’année, tout ceci pour prendre la mesure de l’ampleur et de la tristesse d’une communauté dans le quartier.
Je suis rentré en France nourrie de cela, et je me suis dit que pour La Cuenta, on allait mettre une fleur par personne assassinée durant l’année de création. On a commencé à créer en début d’année 2023 et nous sommes arrivés à 49 fleurs en fin d’année.
Par rapport à ces homicides liés à la drogue, on entend que “tant que ça se passe entre eux, cela ne me regarde pas”. Quel message veux-tu faire passer avec La Cuenta ?
J’essaie de réhumaniser les parcours individuels avec une distribution féminine. J’avais envie de susciter de l’empathie. Au plateau, se joue le deuil, l’envie de se venger, le fait de tenir bon, de se soutenir, de faire de la résilience ensemble. Ces ressentis sont traversés par tout le monde à un moment donné dans sa vie. J’avais envie de susciter une identification et que chacun se reconnaisse dans le regard de ces femmes. Pour moi, l’émotion est un vecteur important de compréhension. Je crois que l’on peut changer le regard avec l’émotion. La Cuenta montre que derrière des chiffres, ce sont vraiment des histoires humaines qui se jouent. Si plus personne ne donne une quelconque valeur à la vie, si on ne se dit pas chacun que chaque vie compte, l’assassinat devient acceptable. Je pense qu’il est important de prendre conscience de cela puisque nous devons faire société ensemble.
Propos recueillis par Laurent Bourbousson
Crédit photo : Marina Gomes par Rodrigo ©HYLEL
La Cuenta [Medellin-Marseille] à voir samedi 15 février à 16h au Théâtre des Halles – coproduction des Hivernales – CDCN, en partenariat avec le Théâtre des Halles
Générique
Chorégraphie Marina Gomes / Interprétation Maryem Dogui, Marlène Gobber, Marina Gomes / Musique Arsène Magnard / Lumières Claude Casas / Scénographie Anne Charlotte Vilmus / Regards extérieurs Alejandra Tobon, Elias Ardoin
LEs dates de tournée de la Cie Hylel ICI
La trilogie Asmanti, La Cuenta & Bach Nord durant la saison 25/26 : La Garance Scène nationale de Cavaillon, Suresnes cité danse…