Marc-Antoine Cyr : Certains des textes, dont je suis le plus content, sont le résultat de commandes

2 novembre 2015 /// Les interviews

Marc-Antoine Cyr est l’auteur de DOE [cette chose-là], nouvelle création de Renaud-Marie Leblanc (Cie Didascalies & Co) à découvrir au Théâtre Joliette-Minoterie (Marseille) du 3 au 10 novembre 2015. Questions à celui qui donne vie au zombie.

Marc-Antoine Cyr ©Christophe Péan

Marc-Antoine Cyr ©Christophe Péan

Quelle a été votre première réaction lorsque vous avez reçu cette commande de Renaud-Marie Lablanc (metteur en scène de la cie Didascalies & Co), à savoir un texte sur la figure du zombie ?

Marc-Antoine Cyr : Je me rappelle l’œil amusé de Renaud-Marie quand il a demandé à me voir pour me parler du projet. Il savait bien qu’il allait m’étonner avec sa proposition. Ça n’a pas manqué : j’ai été joyeusement surpris ! Pourquoi moi ? Rien dans mon écriture ne fait appel, de près ni de loin, aux mécanismes de la série B. Or la réflexion de Renaud-Marie dépassait largement le cadre du film d’horreur. Pour lui, il s’agissait de trouver une porte d’entrée insolite afin d’aborder des sujets de société qui nous inquiètent tous les deux – montée de l’extrême droite, sort réservé aux étrangers, aux différents, aux intrus, peur de la mort. Le zombie permet un décalage, et surtout l’humour. Déjà, le projet m’apparaissait suffisamment tordu pour que j’aie envie de m’y intéresser plus avant. Et j’ai entièrement confiance en Renaud-Marie, que j’ai pu voir à l’œuvre sur mon texte Fratrie (précédente mise en scène de Renaud-Marie Leblanc). Il a cru qu’on pouvait tendre un fil entre Fratrie et ce projet-là, et j’ai eu envie de le suivre, quitte à me perdre en cours de route. L’inconnu, c’est tout de même formidable. Et tant qu’on n’entre pas dans la forêt, on ne peut pas savoir…

Quels ont été les matériaux sur lesquels vous avez pris appui pour l’écriture ?

M-A Cyr : Renaud-Marie m’a fourni les matériaux qui avaient alimenté sa propre réflexion – le cœur étant cet essai de Maxime Coulombe paru aux Presses Universitaires de France : Petite philosophie du zombie. En retraçant les différentes utilisations fictionnelles de la figure du zombie au cinéma, Coulombe montre comment cette figure a incarné des symptômes précis de la société occidentale, à des moments charnières de son histoire. Il met surtout la table pour la surutilisation qu’en font les scénaristes d’aujourd’hui. La télé regorge de projets contenant des zombies. Les mourants sont partout, les revenants aussi, tout comme les vampires. La mort est traitée comme spectaculaire, sexy. Or, je n’ai qu’un intérêt mitigé pour ces fictions-là. Je devais trouver une accroche pour le théâtre, où l’horreur ne fonctionne pas. Je devais faire un pas de côté, m’emparer du symptôme en lui donnant une portée plus symbolique. Le théâtre utilise des mécanismes précis, il a ses propres codes. On ne mise pas tant sur les effets spéciaux que sur les atmosphères, sur la parole, la présence. Je devais aussi trouver comment j’allais signer le texte, en quoi il serait cohérent dans mon parcours. À la réflexion, il m’est apparu que pas mal de mes pièces fonctionnent sur un principe d’intrusion. Un personnage entre dans un groupe et atomise les rapports entre les autres. C’est par ce biais que j’ai commencé mon travail, en oubliant quasiment que cet intrus était un zombie. Je cherchais davantage à incarner la dynamique. J’ai inventé des personnages qui ont une peur bleue de la mort, et qui vivent pourtant avec elle. Ils avancent sur un fil ténu entre la fiction et le réel. Ce sont des acteurs de série télé qui font mal la différence entre leur rôle et leur vie (il faut dire que je travaille aussi comme scénariste pour la télé et que j’ai eu plaisir à mélanger les genres, pour une fois). Je trouvais beaucoup d’humour là-dedans. Cet humour m’a guidé pour l’intrusion du zombie – qui dans la pièce s’appelle Chose et ne sait prononcer que ce mot : Doe.

DOE ?

M-A Cyr : Pour ceux qui s’interrogent sur cet étrange titre, Doe fait référence aux morts dont on ne connaît pas l’identité aux États-Unis. Jusqu’à leur identification, les cadavres s’appellent tous John ou Jane Doe. Ce mot, pour moi, veut dire : personne.

Le teaser de la pièce :

Par quels sentiments est-on traversé, en tant qu’auteur, dans un travail de commande ? Était-ce la première fois que vous écriviez un texte sur commande ?

M-A Cyr : Je travaille souvent sur commande. C’est vital, de plusieurs manières, pour un auteur. Outre la dimension strictement économique qui permet d’être payé pour écrire, avec un calendrier précis, et même d’imaginer la production qui va suivre – toutes choses plus laborieuses quand on écrit pour soi, sans filet -, je dirais que la commande alimente assez sainement le cerveau d’un écrivain. L’inspiration, je pense, résulte d’une série d’accidents : des rapprochements d’idées, des histoires que l’on découvre par hasard, des rêves incongrus. Quand un tiers vous arrive avec une idée précise, ça vous déplace, ça vous stimule, ça vous donne une sorte d’objectif. Le travail, ensuite, est de s’approprier la commande. Trouver comment y répondre, tout en faisant avancer son propre travail d’auteur. Se laisser piéger, surprendre. Certains des textes dont je suis le plus content sont le résultat de commandes, des textes que je n’aurais peut-être pas écrits si on n’avait pas fait tilt.

Aujourd’hui, quel regard portez-vous sur la figure du zombie ?

M-A Cyr : Vous parlez à quelqu’un qui déteste les films d’horreur… qui ont la vertu de m’endormir. Les maquillages, les musiques grinçantes, tout ça m’ennuie un peu. Toutefois, je trouve fascinant, comme le déploie si bien le bouquin de Coulombe, qu’une figure de mort-vivant vienne capter un certain esprit de chaque époque, et comment cet imaginaire a pu œuvrer en parallèle aux événements de l’histoire occidentale récente : on pense aux survivants des camps après la Deuxième Guerre, aux malades du sida dans les années 80, aux dérives du capitalisme et de la consommation dans les années 90, et maintenant à cette fascination pour la mort, dans un monde où la science promet de nous rendre moins mortels. Pour écrire ma pièce, j’ai surtout observé ce qui m’apparaissait comme mortifère dans la société française d’aujourd’hui. Le discours tenu par l’extrême-droite m’apparaît comme un discours de mort. C’est la mort de la pensée, la mort de l’humanité telle que je la conçois. C’est comme un virus qui annihile tout, en jouant sur la peur. Comme la mort de toute possibilité. Le sort que l’on réserve aux étrangers en ce moment en Europe me terrifie. Par un effet bizarre, ces gens hagards qui fuient la guerre et marchent sans but nous renvoient à notre propre fragilité, à notre propre destin de mortels. Si on manque autant de compassion pour eux, c’est qu’on en manque aussi pour soi-même. Ce sont nos semblables qui nous regardent dans les yeux et dans le temps. De manière plus triviale, ce n’est pas un hasard si je situe mon histoire dans le milieu télévisuel. Quand on regarde trop longuement la télé, une partie de notre cerveau s’éteint, non ?

Votre définition du zombie.

M-A Cyr : Un être seul. Désemparé. Privé de passé et privé d’avenir. Suspendu dans un hors-temps. Un errant.

Retrouver DOE [cette chose-là] au Théâtre Joliette-Minoterie (Marseille) du 3 au 10 novembre 2015. La représentation du samedi 7 novembre 2015 sera suivie par un bord de plateau avec Marc-Antoine Cyr et Renaud-Marie Leblanc.

Le site du théâtre ici
Le site de la compagnie ici

Renaud-Marie Leblanc sur le blog : Interview à propos de Fratie

Laurent Bourbousson