[VU] Colette au soleil levant de Judith Desse
Quand seuls les yeux peuvent parler
Dans un geste artistique à la fois puissant et plein de grâce, Judith Desse explore au plateau ce qu’elle a éprouvé dans son métier d’infirmière : la fin de vie.
Des corps infiniment lents, blafards, s’effritent sous nos yeux, comme brisés et d’une immense fragilité. Le rituel des habitudes se déroule alors comme à l’infini, constitué d’instants intimes, minuscules, presque invisibles : ce à quoi nos vies sont réduites lorsque l’autonomie s’en est allée.
Ainsi se déploie le ballet des tristes routines, donnant à penser qu’ici, se joue l’éternité toujours recommencée, évoquant : « Le temps qui n’était pas de l’espèce de celui que mesurent les horloges des gares dont les aiguilles avancent par secousses, de cinq minutes en cinq minutes, mais plutôt de celles des très petites montres dont le mouvement d’aiguilles demeure invisible, ou de l’herbe qu’aucun œil ne voit pousser, quoiqu’elle pousse incontestablement, le temps – une ligne composée de points sans étendue -, le temps donc, avait continué, à sa manière, invisible, secrète, et pourtant active, d’entraîner des changements ».*
Puis tout à coup quelque chose se rebiffe et jaillit, l’émotion arrive, donnant naissance à une sorte de fulgurance à travers un geste, une respiration, une étreinte, un mouvement simple, gracile et heureux ou drôle, ou plein de malice, de poésie. Et alors, ça existe pleinement, la vie reprend ses droits dans le mince interstice de cette seconde-ci, qui devient alors essentielle, précieuse, magique ! La vie ne vaudrait-elle pas d’être vécue ne serait-ce que pour cette seconde-là ? Car la seconde d’après, le corps est retombé dans son immobilité, la musique s’est tue, les habitudes sont venues tout recouvrir.
Le spectacle évoque encore bien d’autres univers. Le noir et blanc, la lenteur rappellent le Butô. Les costumes droits, noirs à collerette blanche assurent aux personnages ce qui peut leur rester de dignité tandis que néanmoins tordus par la déchéance inéluctable de leur état, on pense aux portraits des Habsbourg d’Espagne, à la Cène aussi dans ce qu’elle a d’immobile et terrifiant dans son évocation ironique et cruelle. La musique, immense et majestueuse, déplie les corps, anime les âmes. L’Ave Maria de Caccini s’élance dans l’espace et recommence sans cesse jusqu’à l’obsession hypnotique. Tandis que des bouts de réels, les voix de résidents genevois d’un EMS, ramènent tout le monde sur terre.
Le travail sur les postures physiques des interprètes allié à celui de la lumière, dans ses clair-obscur notamment, nous emporte du côté de Goya ou encore chez Rembrandt, avec toute leur palette.
Enfin, il ne serait pas juste d’écrire sur ce spectacle sans évoquer aussi la malice dont il est emprunt, les instants d’ironie, d’humour, de tendresse, les complicités et l’amour. Chapeau bas à la chorégraphe dont on aura hâte de découvrir d’autres oeuvres ainsi qu’à ses magnifiques interprètes.
* Thomas Mann, La montagne magique
Mathée A.
Crédit photo : ©Stéphane Baré
Vu le 24 janvier 2026 à L’Entrepôt dans le cadre du Fest’Hiver 2026.
Générique
Compagnie Judith Desse – Texte et chorégraphie Judith Desse – Création lumière : Charles Périchaud – Composition musicale : Emmanuel Guillod – Enregistrements sonores EHPAD : Judith Desse
Avec des artistes amateurs et des danseurs/comédiens professionnels de la Région PACA : Chloé, Judith, Ana, Lucas, Anouk, Gabrielle, Nathalie, Nabil, Christophe, Paola, Yohan, Marie, Jean