[VU] Le Collectif 8 invite à la réflexion avec 1984

17 novembre 2021 /// Les retours
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En signant une adaptation et une mise en scène implacables de 1984 de George Orwell, Gaële Boghossian poursuit la mue du Collectif 8 et invite sur le chemin de la réflexion et d’un engagement certain.

Autant vous l’écrire tout de suite, on ne sort pas indemne de la représentation de 1984 par le Collectif 8. Faut-il encore le rappeler, mais cette dernière création a vu le jour en mars 2020 et a été reprise cette saison au Théâtre Anthéa (Antibes), lieu avec lequel la compagnie est associée.

Gaële Boghossian signe bien plus qu’un simple adaptation de l’ouvrage d’Orwell. Elle semble se fondre dans son esprit pour aller encore plus loin dans cette dystopie célèbre.

Pour ce faire, elle s’entoure de ses compères, Paulo Correia et Damien Rémy, tous deux impressionnants dans leur rôle respectif, et d’une nouvelle venue, Judith Rutkowski qui se fait une place de choix dans le duo masculin.

1984 où la dictature du néant

1984 raconte la soumission, la surveillance à outrance, la manipulation psychologique, une certaine dictature et l’appauvrissement intellectuel qui en résulte. Il est certain que certains faits d’actualité résonnent fortement avec cette création mais réduire cette dernière à ce constat ne serait pas lui rendre justice.

Cette adaptation fait un drôle d’effet dans notre vie d’après-toujours-covid. Écrite avant le premier confinement, des mots tels que couvre-feu résonnent autrement aujourd’hui. Et l’adaptatrice n’a pas touché une seule ligne pour la reprise de la pièce.

Gaële Boghossian pose des pistes de réflexion sur nos manières de s’exposer sur les réseaux sociaux et sur ce que pourront être nos combats futurs. Un constat glaçant s’impose : les périodes d’isolement forcé que nous avons vécu semblent avoir précipité l’amenuisement des espaces de réflexion ; fait de la bêtise, une force et de la pensée, une stupidité, laissant ainsi un boulevard pour les fake news divers et variés.

L’omni-surveillance dont il est question dans 1984 fait intimement écho à l’hyper utilisation des réseaux sociaux d’aujourd’hui. La culture du « tout montrer » prime encore plus à ce jour, faisant des utilisateurs des tortionnaires en puissance pour leur propre compte ! Il est troublant de faire ce parallèle qui devient un véritable paradoxe lorsque la liberté est prônée dans certains discours.

Une pièce hautement politique

Le Collectif 8 poursuit ainsi sa mue en puisant dans l’actualité. Il s’empare d’ouvrages, visionnaires à leur époque et dont notre société actuelle a largement dépassé le cadre fictionnel pour en faire sa réalité.
Avec 1984, le collectif s’inscrit dans un théâtre plus politique. Il y a une certaine profondeur dans ce spectacle que nous avions approché avec leur adaptation de La religieuse de Diderot.

La dimension politique est concrète dans cet opus. Elle rend alors active la place du spectateur qui voit en Winston Smith (Damien Rémy) son propre état et en Julia (Judith Rutkowski), celle qui porte les luttes pour ne pas faiblir face à l’adversité. Quant au personnage d’O’Brien (Paulo Correia), il manipule avec aisance un Winston devenu un pantin tout en apesanteur.

1984, perturbant mais nécessaire

Pour rendre crédible cette histoire, le Collectif 8 immerge le public et ses comédiens dans un paysage apocalyptique numérique. Les images projetées embrassent l’espace de jeu et deviennent bien plus qu’un support. Paulo Correia signe une création vidéo bluffante qui laisse aux interprètes toute la place d’évoluer. La prouesse technique est indéniable mais n’occulte pas pour autant ce qu’est le théâtre, à savoir la place des comédien·ne·s sur un plateau.

Le collectif 8 offre un 1984 perturbant mais nécessaire pour notre survie intellectuelle. Damien Rémy réalise une performance d’acteur, Judith Rotowsky est simplement formidable dans son rôle et se taille une belle place dans ce duo masculin, et Paulo Correia est d’un cynisme parfait qui lui sied à merveille. Gaële Boghossian poursuit la réflexion d’Orwell bien au-delà de ce que l’auteur pouvait anticiper et signe un spectacle stupéfiant. Bienvenue dans notre dystopie contemporaine.

Laurent Bourbousson
Photographie : Meghan Stanley

1984 a été vu lors de sa reprise au Théâtre Anthéa (Antibes).

Tournée 2022 : 15 mars – Centre Culturel Albert Camus, Issoudun / 25 mars – Espace NoVa, Velaux / 8 avril – Théâtres en Dracénie, Draguignan

Générique

Avec PAULO CORREIA, DAMIEN REMY et JUDITH RUTKOWSKI / Mise en scène et Adaptation GAËLE BOGHOSSIAN / Création vidéo PAULO CORREIA / Création musicale et sonore BENOÎT BERROU / Scénographie COLLECTIF 8 / Lumières SAMUÈLE DUMAS / Diffusion VANESSA ANHEIM CRISTOFARI / Collaboration scénographique GUILLAUME PISSEMBON / Couturière EMMA AUBIN

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AUDIBERTI Mireille
10 jours plus tôt

Bonsoir, j’ai pu assiter à la représentation de 1984 au Théâtre Anthéa Antibes. Pourquoi suis-je venue ? parce-que la curiosité n’est pas toujours un vilain défaut…la traduction de 1984 de Georges Orwell restitue l’ambiance, le sens, et, la raison de l’approche d’un futur catastrophe cassant la liberté, brisant les hommes…je l’ai à peine lu, dois-je dire…alors, voir les mots, voir est devenu très important voir 1984 de Georges Orwell c’était assister à la mécanique de transposition, de transformation, de projection d’un impossible ou presque ! J’étais curieuse, curieuse de voir, mais, de comprendre juste avec cet espace offert à l’expression, la libération du cadre du livre…et, j’ai été captivé, surprise, offensé aussi de ne pouvoir me révolter et crier : « mais enfin, détachez le ! Vous ne voyez pas qu’il souffre ! c’est cela aussi le théâtre ne pas extérioriser toute ses émotions quand le vrai se montre fort ! Lorsque nous sommes public…et, tellement prise par le cours de l’histoire, à la fin j’ai mis du temps pour applaudir ; presque pour ne pas réveiller, les monstres ! Alors voilà, bonne continuation, même si l’illusion numérique omnie présente remplie l’espace, et que les yeux peinent de plus en plus à regarder cette lumière, belle création, VIVE 1984 ! VIVE GEORGES ORWELL, VIVE LE COLLECTIF 8. MIAU. (Mireille Audiberti).

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