[VU] Les folies amoureuses version 2025 par Chloé Lechat
Chloé Lechat proposait le samedi 1er février à l’Opéra Grand Avignon, une relecture de l’opéra-bouffon Les folies amoureuses de Castil-Blaze qui lui-même avait repris à son compte l’écrit original de Jean-François Regnard. La metteuse en scène en propose une mise en perspective en prise avec notre temps. Ça passe ou ça casse. Chez nous, ça passe !
C’est en janvier 1826, à peine plus d’un mois après l’ouverture de l’Opéra d’Avignon, qu’est créé l’opéra-bouffon Les folies amoureuses de Castil-Blaze. Autres mœurs, autres temps par le thème décliné : une très jeune adolescente refuse de s’unir à un homme, son tuteur, trois fois plus âgé qu’elle ! On imagine alors le rire aux éclats qui a pu retentir dans cette salle tellement des scènes drôles ponctuent l’intrigue et portent à sourire. Mais nous sommes en 2025 et autres mœurs, autres temps, nous avons du mal avec ce qui pouvait être la normale d’un ancien temps.
Une relecture des Folies amoureuses
Chloé Lechat en propose ici une relecture résolument contemporaine et offre en guise d’introduction une mise en lumière de la place de la femme dans le couple ainsi que l’abolition du divorce sous la Restauration (1814-1830). Les faits étant rappelés, le spectacle peut ainsi commencer.

La metteuse en scène et dramaturge place ‘Les folies amoureuses’ dans un work in progress qui va s’enrichir au fur et à mesure du livret. Le public accueille sur l’avant-scène à jardin, le pianiste Benjamin Laurent qui, depuis son piano, dirigera ses artistes. Arrivant pour ce qui est d’une répétition, c’est en habit de tous les jours que les voix entrent en scène : Eduarda Melo, Fiona McGown, Fabien Hyon, Aimery Lefèvre et Yuri Kissin prennent place sur des chaises, devant leur pupitre sur lequel sera posé leur partition. Entre deux « bonjour ! » et « comment vas-tu ? », la répétition débute.
Cette mise en scène de la réalité du quotidien des artistes en répétition est judicieuse. Elle désacralise les attentes que l’on peut se faire d’une recréation, balaie les attentes de chacun, et rend accessible cet art.
Quand le livret devient une mise en abyme
Le public suit ainsi cette répétition sous ses yeux. Il est amené à suivre, également, les interprètes en coulisses. Depuis les loges et autres couloirs de l’opéra, c’est une mise en abyme qui se joue pour les deux principaux rôles des Folies amoureuses : le couple joué par Eduarda Melo (Berthe, la jeune fille) et Fabien Hyon (Valcour, son amoureux). Les tensions vécues à l’intérieur du couple ressurgissent avec la répétition et s’illustrent avec la vidéo projetée en fond de scène. Le parallèle est réussi et notre opéra bouffe prend une nouvelle tournure. On pense alors à tous les actes de violence qu’ils soient physiques ou psychiques faites à l’endroit des femmes et à toutes les contraintes et empêchements de vivre libre.



Des voix sublimes
La distribution est plus que réussie. Benjamin Laurent excelle dans ses études musicales et offre ainsi à entendre les musiques empruntées à Mozart, Cimarosa, Rossini, Pavesi, Generali, Steibelt… Il est chef d’orchestre, chef lyrique, et écoute avec attention les voix se développer et reprend ses interprètes à juste titre. Eduarda Melo (Berthe) bouleverse par sa voix dont la tessiture transpire les émotions de son rôle, celle de Fiona McGown (Lisette) est au rendez-vous également. Chez les hommes, le ténor Fabien Hyon (Valcour) et le baryton Aimery Lefévre (Crispin), maître et valet respectivement sur scène, offrent un duo parfait et une scène d’anthologie lorsque nous les imaginons sur un cheval volant au secours de la belle Berthe. Une pensée ici pour le spectacle « Les gros patinent bien » d’Olivier Martin-Salvan et de Pierre Guillois, tellement avec peu de choses on peut faire beaucoup. Yuri Kissin dans son rôle d’Albert est juste de bout en bout, que ce soit en duo ou lors du quintette.

Ajoutés au livret, deux chants féministes se glissent entre les scènes. Portés par Eduarda Melo et le chœur de l’Opéra Grand Avignon dirigé par Alan Woodbridge, les paroles viennent percuter l’opéra bouffe de plein fouet. Deux chants qui résonnent tels des rêves et invitent aux applaudissements par leur message véhiculé.
Pour conclure, le public lit sur grand écran que depuis le 1er janvier 2025, 9 féminicides ont été commis. Peut-être qu’il en est malheureusement plus à l’heure où cet article paraît. Alors oui, les aficionados de l’opéra bouffe tireront à boulets rouges sur cette relecture de Chloé Lechat, mais il est fort intéressant de se poser la question suivante : en 2025, avec les violences faites aux femmes et les féminicides tous plus odieux les uns que les autres, pouvons-nous tolérer la moindre pincée d’humour quand de tels sujets sont portés au plateau ?
En guise d’introduction à cette soirée, le chœur de l’Opéra Grand Avignon a apporté tout son soutien au Chœur de l’Opéra de Toulon, qui devait être intégralement licencié dès la saison prochaine alors que des travaux ont été réalisés sur l’Opéra. En guise de solidarité, le chœur a chanté un extrait de Nabucco de Verdi : “Va pensiero”. Depuis, revirement de situation – lire ICI. Parce que la culture est réellement en danger, mobilisons-nous !
Laurent Bourbousson
Crédit photo : Studio Delestrade – Avignon
Générique
Mise en scène, décors et costumes Chloé Lechat / Chef de Chœur Alan Woodbridge
Vidéo Antoine Legardnier / Lumières Olivier Gratian / Costumes et perruques réalisés dans les Ateliers
de l’Opéra Grand Avignon / Collaboratrice artistique Raphaëlle Blin / Coordinateur artistique et technique Yves Jouen
Études musicales Benjamin Laurent / Distribution Eduarda Melo, Fiona McGown, Fabien Hyon, Aimery Lefèvre, Yuri Kissin, Solenne Lepère / Piano Benjamin Laurent
Chœur de l’Opéra Grand Avignon
Spectacle génial.
Surprenant au tout début, puis on comprend immédiatement l’histoire ou plutôt les 2 histoires qui s’entremêlent.
Bel hommage au combat féminin, ou nous avons encore du chemin à accomplir afin de respecter la Femme avec un grand F.
Merci à toutes et tous, et également au rédacteur de cet article.