[VU] L’œil, l’oreille et le lieu, la fascinante création de Michèle Noiret

13 décembre 2023 /// Les retours
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La precieuse chorégraphe belge Michèle Noiret dissèque le monde animal dans une proposition savante et fascinante. Au royaume des hommes, les animaux trépassent et nous avec.

Un espace aux multiples dimensions

Sur un écran, des images de formes hybrides et de personnages non identifiées sont projetées, se reflétant dans un jeu de miroir. L’écran semble s’ouvrir pour laisser entrer l’humain, ou du moins ce qui s’en rapproche.
La chorégraphe s’amuse d’emblée avec notre perception de la réalité et de l’irréel. Elle aiguise notre regard pour mieux le préparer à ce qui va suivre. Pionnière de la danse-cinéma, Michèle Noiret utilise ici des smartphones qu’elle met au service de la danse.
Le plateau devient un espace de jeu où la temporalité se frotte à l’irrationnalité, à la fantasmagorie, avec une fascinante précision.

Un laboratoire d’observation grandeur nature

Avec les captations réalisées en direct, à l’aide de smartphones, le public se fait l’observateur d’un monde en mutation.
Donnés pour être observer, les corps des interprètes se transforment au fur et à mesure d’une dramaturgie qui déploie son analyse quasi scientifique du règne animal confronté à celui de humain.
Passant de la table du scientifique à une sorte de chambre d’incubation, les mouvements se prêtent aux mutations exercées par l’homme sur l’animal.
Les corps se fondant dans la toile de l’écran sont ici pour rappeler que la mutation gagne également l’humain. La pièce prend des allures de films d’anticipation dystopique savamment orchestré.
Ce sont par des effets macroscopiques et microscopiques que le public plonge dans cette rêverie scientifique servie par deux danseurs majestueux.

Une danse precise pour des interprètes majestueux

Les mouvements chorégraphiés s’inspirent de l’univers des insectes. Les danses se font tour à tour charnelles, fortes et puissantes. Elles témoignent d’une précision empirique du fait du stade d’observation du monde des insectes. On devine alors les danses de séduction ou de combats pour un territoire ou pour sa survie simplement.
Les majestueux David Drouard et Sara Tan se muent en autant d’insectes possibles dans cet univers à la fois merveilleux et effrayant.
La composition musicale de Todor Todoroff étoffe de mystère ce que l’oeil perçoit. L’oreille, elle, est à l’affût du moindre indice pour guider notre exploration de nouvelles dimensions.

Parabole du sauvage

D’un seul coup, le rock énergique des Black Angels vient reconnecter le public à la réalité. C’est avec sideration que le public prend conscience de la promiscuité de notre monde avec celui des insectes, dont les mœurs se confondraient.
Le duo n’est plus dans le jeu de la transformation animalière. C’est alors une femme et un homme qui se débattent ensemble jusqu’à s’entretuer.
Le sauvage de cette scène éclate pour mieux illustrer le propos de la pièce qui peut alors se résumer ainsi : l’extinction d’une espèce vivante amène de facto à l’extinction d’une autre, et ainsi de suite.
La seule issue pour nos deux interprètes est celle de l’espace infiniment grand pour deux êtres infiniment petits face à l’étendue qui s’ouvre à eux. Une sorte d’issue de secours qui les fait abandonner alors le monde terrestre mis à mal par leurs/nos actions.

Michèle Noiret entraîne son public dans une danse quasi-scientifique proche de nous. Elle reflète notre monde, le lieu dans lequel nous nous débattons pour assurer sa et notre survie.
L’oeil, l’oreille et le lieu est un objet chorégraphique rare dans lequel la beauté du mouvement se conjugue à l’idée d’un monde qui s’éteint. C’est une brillante démonstration à laquelle le public assiste, dont les lumières de Yorrick Detroy et les vidéos de Vincent Pinckaers, Aliocha Van der Avoort sans oublier les images 3D de Romain Lalire font écho de tout ce qui se joue au plateau. Bravo !

Laurent Bourbousson
Crédit photo : ©Sergine Laloux

Générique

L’oeil, l’oreille et le lieu a été vu au Théâtre de Grasse dans le cadre du Festival de Danse de Cannes, le vendredi 8 décembre 2023.

Conception, chorégraphie  Michèle Noiret Créée avec et interprétée par  David Drouard, Sara Tan Création vidéo  Vincent Pinckaers, Aliocha Van der Avoort Images 3D  Romain Lalire Développement vidéo  Frédéric Nicaise Composition musicale originale, interactions, régie son  Todor Todoroff Musique additionnelle « Entrance Song » de Black Angels Lumières  Yorrick Detroy Scénographie  Wim Vermeylen, Michèle Noiret Costumes  Patty Eggerickx Direction technique et régie plateau  Frédéric Nicaise Régie lumières  Alexandre Chardaire, Loïc Scuttenaire (en alternance) Régie vidéo  Yves Pezet, Aliocha Van der Avoort (en alternance) Confection costumes  Isabelle Airaud, Sarah Duvert Photographies  Sergine Laloux Production et diffusion  Morten Walderhaug Communication et presse  Alexandra de Laminne Administration et coordination  Cathy Zanté

Production  Compagnie Michèle Noiret/Tandem asbl
Coproductions Baerum Kulturhus, Sandvika – Oslo (NO), Stormen Konserthus, Bodø (NO), Charleroi danse – Centre chorégraphique de la Fédération Wallonie-Bruxelles (BE),  Centre des arts – CDA, Enghien-les-Bains (FR)
Soutiens Fédération Wallonie-Bruxelles, Service Général de la Création Artistique – Service de la Danse, Wallonie-Bruxelles International (WBI), Tax Shelter du Gouvernement Fédéral Belge – Casa Kafka Pictures Tax Shelter.
Résidences
Centre des arts – CDA, Enghien-les-Bains / Charleroi danse, centre chorégraphique de Wallonie-Bruxelles / Centre des arts – CDA, Enghien-les-Bains / Baerum Kulturhus, Sandvika/Oslo / Stormen Konserthus, Bodø

Le site de la compagnie de la compagnie : michele-noiret.be/fr

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