DOLÉANCES (La fable de l’écoute) de Stanislas Roquette
Avoir eu la chance de découvrir ce travail artistique, en avant-première du Festival Off d’Avignon, sur un territoire rural en Vaucluse est déjà une aubaine. Le partager avec les habitants dans une salle communale vient adjoindre à ce plaisir, la pertinence.
Comme toujours dans le travail de Stanislas Roquette, le choix des mots est précis et les corps sont vibrants.
Dès le début de « Doléances » la parole est questionnée… Qui s’exprime ? Cette parole appartient-elle à des citoyen.nes comme vous et moi ? Ou sommes-nous dans une réécriture ? La réponse arrive rapidement. La chorégraphie des mots est au metteur en scène, les mots /maux eux, appartiennent aux citoyen.nes. A nous toutes et tous en définitive.
« Nous sommes le sol sur lequel vous marchez. Vous êtes de plus en plus nombreux et lourds, de plus en plus lourds. Ça ne peut pas durer. On va se soulever ou s’effondrer. Et c’est vous qui allez tomber de haut, pas nous, puisque nous sommes le sol sur lequel vous marchez. »
Au-delà du talent et de la présence particulièrement humaine des comedien.nes, ce spectacle m’a embarqué, après quelques heures (c’est souvent la temporalité des bons spectacles), dans de nouvelles réflexions et questionnements.
Ce que fait Stanislas Roquette dans cette pièce, c’est se saisir de la parole. Cette Parole, multiple, complexe et inexploitée (pour l’instant). C’est récolter les idées, les requêtes, les souffrances, les interpellations, les ironies, les blessures (parfois d’égo trop centrés) … C’est les embrasser et leur donner corps. Leur rendre la vie.
Ce qu’il nous propose, c’est d’essayer d’écouter vraiment. De ré-écouter peut-être…
Lire et redonner une visibilité à ces Doléances, un peu partout dans notre pays, ce serait sans doute accéder aux humanités contradictoires qui nous constituent en tant que peuple. Peuple au sens non récupéré ici ou là. Peuple comme un groupe d’humain.es capable de partager du commun, dans le respect de nos différences, de nos diversités et de nos divergences. Le poète amoureux et passeur des mots s’en saisit et montre le chemin.
Il est certain, comme en 1789, que toute la population ne s’est pas exprimée. Il y a la masse silencieuse qui souvent arrondi le dos, met sous le tapis, et qu’il ne faut pas ignorer. Mais cette proposition, cette mise en lumière m’a rappelé à quel point pour beaucoup (peut-être d’entre-nous) tout n’est pas encore dévoilé. Le sentiment d’injustice et les ressentiments non exprimés font des dégâts sur les âmes et sur les corps. Ne pas être entendu est une chose, ne pas être écouté en est une autre.
J’ai aimé nous rencontrer à l’issue du spectacle, dans un rendez-vous nocturne au jardin. Ce temps de partage est venu nourrir ce besoin d’échange que nous partageons toutes et tous je crois. Ce temps là ne sera sans doute pas permis aux spectatrices et spectateurs d’Avignon, sauf à poursuivre au bar ou au jardin le plus proche… ce que je vous recommande. Nous entendre échanger a en partie fait taire une autre idée (une angoisse en vérité) qui me traverse régulièrement : parfois la colère est plus directe d’accès que l’amour ou la bienveillance. Ainsi, toujours un sentiment me hante : les uns contre les autres, c’est le danger de nos sociétés alors que mon plus grand espoir pour l’Humanité c’est d’être « tout contre ».
Séverine Gros
Crédit visuel : ©Pascal Gely
Générique
DOLÉANCES (La fable de l’écoute)
Une création d’après les cahiers de doléances du Grand Débat National (2019)
Mise en scène Stanislas Roquette / Avec Nedjma Berchiche, Marc Lamigeon et Emmanuelle Ramu / Régie générale Yvan Lombard
Au Festival Off d’Avignon – Théâtre du Train Bleu, du 4 au 23 juillet, à 14h20 / Relâches les 10 et 17 juillet