Vu : étude(s) de chute(s) #2, de Michaël Allibert

6 mars 2018 /// Les retours

Retour sur l’exposition chorégraphique de Michaël Allibert & Jérôme Grivel – TRUCMUCHE CIE

 Des portes ouvertes à…

Tout d’abord il y a l’espace d’exposition de la Collection Lambert, en forme de L, dans lequel se déroule la proposition. La structure de Jérôme Grivel est installée à l’intersection des deux salles où siègent des œuvres de grande taille de Djamel Tatah. Proposition est faite au public de s’installer autour de la structure ou frontalement, d’être assis sur des chaises ou par terre, d’être debout en mouvement : c’est déjà un espace de liberté !

Les accumulations régulières d’images de ces corps déposés sur la structure, résonnent, le temps d’une performance unique, avec les œuvres de Djamel Tatah, si identiques et si subtilement différentes les unes des autres.

Michaël Allibert nous donne le droit de tout voir, ou presque. Les 24 photographie de Jérôme Grivel disposées, dans des classeurs noirs proches de la structure, donnent à voir à ceux qui le souhaitent la nudité complète des corps en suspension ou en chute.

…la réflexion et à la discussion, accompagnent cette « Etude(s) de chute(s) #2 ».

Ma première réflexion porte sur le sens et le « goût » du temps, et de ce que nous en faisons. En quoi cette temporalité lente de la proposition nous informe sur nous-même ? Ce temps long met en relief la vitesse et l’agitation permanente qui nous entoure. Dans cette vie où tout est calculé en fonction de notre « temps de cerveau disponible », j’ai savouré le sentiment d’introspection, le « cadeau temporel » que nous offrait cette proposition. Il y a si peu d’instants de la vie où nous pouvons être cet observateur, où nous pouvons nous laisser atteindre (ou pas, et sans amertume) par ce qui advient, où nous pouvons jouir de cet « hors temps »… si ce n’est – pour ma part – l’observation de la nature, le travail intellectuel, l’art… et l’amour.

Puis, il y a la question de l’infime mouvement, de l’immobilité et de sa consistance. Là encore, c’est interroger le temps nécessaire à la transformation. La prise de conscience que le mouvement de notre biologie, le mouvement « du dedans » ainsi que le mouvement de la pensée sont actifs tant que nous ne sommes pas morts. A moins que même la mort n’annule pas ce mouvement ? C’est le propos de Jacques Schaeller[1], compositeur du paysage sonore, qui nous donne à entendre une « nécrophonie »[2] : les traces de chanteurs populaires défunts, depuis les années 60 jusqu’à nos jours.

Dans la deuxième partie de la proposition, le corps de la danseuse Sandra Rivière chute lentement vers le sol. Mais il manque ses partenaires. La recherche des autres interprètes transforme l’état du public. Il y a un côté exaltant. Après cette introspection, le public s’interroge, observe intensément les corps en chute. Nous sommes curieux. Que se passe-t-il ? Sont-ils en mouvement ? Même microscopique ? Tous ? Les interprètes sont scrutés, les avis partagés. Le public se déplace et se parle ! Nous sommes sortis de nos bulles. Et il y a un « Dead body à la collection Lambert ! »

En voyant ces deux corps chuter sur eux même si lentement, c’est un sentiment d’effondrement qui résonne en moi. Un sentiment connu, très intérieur, une désagréable réminiscence. Puis la recherche du troisième « corps » et l’échange avec les autres « partenaires-public » m’a permis de vivre autrement cette sensation. Aujourd’hui, en y repensant, je me demande si je ne pourrais pas, à l’avenir, considérer l’effondrement autrement que comme une catastrophe ? Quel est le sens de tenir à tout prix ? Ne pourrais-je pas envisager désormais que l’effondrement mène ailleurs ?

Et l’équilibre ? Celui des corps en suspension sur la structure. Ces corps posés au point d’équilibre, ces formes de corps dont on oublie les « béquilles », les supports ? Ces corps en apesanteur, vêtus ou non, soutenus par des appuis inimaginables…

Peut-on faire cela dans la vie ?

Peut-on prendre des appuis improbables et parvenir à un équilibre ?

Par Séverine Gros
Photo n/b : ©Thomas Bohl
Photo couleur : ©TCMA

Découvrez l’interview de la TCMA Compagnie ici.

Précisions du chorégraphe Michaël Allibert :
Ralentir, lenteur : « Le ralenti c’est une nécessité sociale et politique pour moi. Arrêter d’être dans une surproduction gestuelle. Lenteur et immobilité sont pour moi les deux pendant d’une réaction au monde qui m’entoure et à ce que je peux voir globalement dans la création, sur cette rapidité perpétuelle de créer (injonction). Pour moi les process de création sont souvent très longs.
Comment mon engagement politique peut se manifester au sein de mon travail ? C’est aussi permettre au spectateur d’avoir une lecture tranquillisée de ce qui est en train de se dérouler. Qu’il ait la possibilité de tout voir, s’il le souhaite. Le nu notamment. Car le nu, plus la lenteur, plus cette question de l’immobilité (qui est la fin ou le début de la lenteur – je ne sais pas) permettent une appréciation du regard qui prend son temps, qui ne se précipite pas. Elles permettent même d’aller en pensée sur autre chose. On appelle ça des zones d’ennuis, au sens positif du terme. C’est sortir d’une surabondance de stimulation qui ferait que tu ne saurais plus le désir qui est véritablement le tiens.
Et pour nous danseurs aussi, c’est un endroit de précision complètement différent qui n’est pas dans la virtuosité mais qui est dans présence de conscience de son corps hyper fine. »
La suspension : « Ce qui m’intéresse le plus, c’est qu’on ne donne pas la finalisation. Dans le parcours de la chute, on donne un moment mais on n’a pas la suite. C’était une volonté, dans un sens de lecture qui serait occidental, de laisser toute la part suivante en suspension, narrativement parlant, pour le regardant. Nous donnons presque un prétexte, un support – tout comme la structure nous donne des supports – à ce qui peut se déclencher après. »

[1] Extraits, Jacques Schaeller : « Je suis parti du désir de Thomas Edison d’inventer une machine qui permette de communiquer encore avec les morts. Il avait une idée que les fantômes existaient et qu’ils étaient très bavards. On peut dire que sans le vouloir, il a réussi, car avec le phonographe on peut encore entendre ces gens. Et puis j’aime bien l’idée qu’il y ait ce nuage de fréquences, de sons, de voix qui reviennent un peu. Sans jugement, car dans ce nuage-là, tout le monde est au même niveau, il peut y avoir de la variété comme des choses plus pointues. J’aimais bien cette idée que comme dans la physique quantique quelque chose existe à l’infini. »

[2] En référence aux expérimentations de Thomas Edison « Domestiquée par l’homme, l’électricité a ceci de particulier qu’elle peut aussi bien servir l’homme que l’asservir, voire l’annihiler pour ensuite le faire revenir sous la forme d’avatars magnétiques. Edison a su saisir ce lien singulier entre les techniques d’inscription du son et les phénomènes dits occultes, pour se risquer à vouloir phonographier la voix des morts. »


Etude(s) de chute(s) #2 a été vu le mardi 27 février 2018 à la Collection Lambert, dans le cadre du festival Les Hivernales, Avignon.

Chorégraphe Michaël Allibert / Plasticien Jérôme Grivel / Interprétation Michaël Allibert, Jérôme Grivel, Sandra Rivière / Danseuse & assistante chorégraphique Sandra Rivière / Son Jacques Schaeller