Interview VIVANT! Stephane Bissot comédienne

23 juin 2020 /// Les interviews - VIVANT !
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Révélée en Belgique dans la série Melting pot café (qui repasse actuellement sur Auvio) dans laquelle l’actuel directeur du Théâtre National de Bruxelles Fabrice Murgia jouait son fils, Stéphane Bissot n’a cessé depuis de multiplier les projets et les succès entre Belgique et France. Chansons, théâtre, comédies, lecture érotico-littéraire, interprétations remarquées chez Joachim Lafosse, Fabrice Du Welz ou les Dardenne, elle explore des univers, l’aventure lui convient. Elle regarde les choses du côté du cœur. Son seul en scène « Après nous les mouches » dont elle avait présenté une étape au Théâtre des Doms est une autobiographie tendre. Stéphane Bissot nous confie ses sentiments sur son rendez-vous manqué cet été à Avignon et ce qui la révolte dans cette crise sanitaire et culturelle.  

Portrait de Stéphane Bissot – ©Michael Havenith – Projet Doorstep

Dans le Off d’Avignon 2020 vous deviez jouer KVETCH une production belgo-suisse au Théâtre des Halles… Comment vivez-vous cette situation depuis l’annonce de son annulation ?
Même si on s’y attendait, ça a été un coup de massue, parce que c’est tellement de travail pour organiser ça, qui plus est entre trois pays, les répétitions, la reprise sur place… à combiner, pour ma part, avec un tournage qui avait lieu fin juin… C’est une telle joie d’aller partager un spectacle qu’on aime dans le tourbillon d’un des plus grands festivals de théâtre au monde. Cela demande une telle énergie de se retrouver tous. On s’est résigné, on a accepté l’importance d’éviter des contaminations nombreuses, et le risque de la deuxième vague. Pourtant, il m’était difficile d’admettre que la sécurité prime sur la vitalité, l’échange et la chaleur humaine.
Je suis un peu amère depuis l’annonce officielle de l’ouverture du Puy du fou. Pourquoi ces spectacles de propagande monarchique peuvent avoir lieu, alors que ceux des festivals d’art, de culture pour tous où les idées sont confrontées, partagées, débattues, eux, semble devoir se taire ? Une parole dominante peut exister cet été, qui musellerait quelque part les autres, en tout cas qui résonnerait plus fort. J’y lis les soubresauts d’une bête agonisante, plus dangereuse encore, parce que consciente qu’elle est au bout de sa course. Un système capitaliste féroce qui s’invente une légitimité historique dans ce Puy du fou. Je peste donc de ne pouvoir nous rendre en Avignon pour faire entendre d’autres histoires.

La team de Kveth avec (de g. à dte) : Mireille Bailly, Adrien Gygax, Vincent Fontannaz, Stéphane Bissot, Joan Mompart

L’auteur Berkoff dédie sa pièce KVETCH à tous ceux qui ont peur.
Actuellement, nous avons peur du virus, le public peur de revenir dans les salles, le milieu culturel de mourir… La peur est-elle la nouvelle arme-prétexte pour tuer nos libertés ?

La peur a toujours été l’arme de domination du pouvoir sur les peuples, des mères ou pères abusives-ifs sur leurs enfants. La peur est à écouter avec discernement et parcimonie. Elle peut être une conseillère quelquefois, elle est un indicateur, mais ne doit pas nous empêcher de créer, partager, écouter ce que notre cœur veut transmettre.
Si le public saute dans les avions, dans les shoppings center, dans les parcs, dans les restaurants, je ne vois pas pourquoi il ne viendrait pas nous rejoindre dans les salles.
Être vigilant plus qu’à l’accoutumée, continuer à utiliser les gestes barrières je crois que c’est la prudence, pour le reste, sortir, penser, vivre.

Comment toutes ces annulations, festival Off en tête, impactent-elles le devenir de KVETCH  et plus largement l’avenir de votre métier de comédienne ? 
Nous espérons des reports pour Kvetch. Concernant le Théatre des Halles, Robert Bouvier, le metteur en scène, et Alain Timar en discutent assurément. Chaque présence en Avignon augure des représentations possibles dans la saison qui suit. La tournée française qui aurait pu en découler n’aura bien sûr pas lieu. Nous serons néanmoins à Neuchâtel, Poitiers, Bruxelles et Nancy à l’hiver et au printemps 2021. C’était prévu et cela reste d’actualité. Tout ceci nous apprend à nourrir l’instant présent et nous propose d’envisager des saisons de théâtre à moins longue échéance pour exister davantage en résonance avec les circonstances du réel.

Trois tournages pour lesquels je suis engagée ont été reportés, les séries Opéra pour Ocs, Le jeune Voltaire pour Arte, Gone for good pour Netflix. Ils sont tous sur les starting block, les équipes de production travaillent à l’organisation de la reprise, mais attendent le feu vert des gouvernements et des assurances. Ce sera pour août, septembre.

À la scène, Mon corps est chaud, la nuit est fraîche, soirée érotico littéraire avec ma compagnie, devait se jouer 5 fois. Nous cherchons avec les théâtres concernés une période de report pour la saison qui vient.

La création mondiale de Nous les grosses, du jeune et passionnant auteur, acteur, metteur en scène Guillaume Druez, qui aura lieu en décembre au Théâtre de la Vie à Bruxelles et dont les répétitions commencent en septembre, n’est actuellement pas impactée par cette crise Covid.

Stéphane Bissot dans Kvetch © Guillaume Perret

Quelles réponses l’État belge et les institutions culturelles ont-ils apportées aux artistes ? Quel plan de reprise préconisent-ils ?
Les réponses du politique, tant du point de vue des perspectives, des idées, que du point de vue pragmatique de la survie des acteurs culturels précaires ou non, sont atterrantes depuis le début de la crise du coronavirus. Ils n’ont rien anticipé. C’est pourtant leur job. Ils ont accès aux meilleures informateurs et spécialistes dans tous les domaines au monde, vu leurs fonctions et puisqu’ils sont au gouvernement, à leurs homologues internationaux et toutes les institutions nationales et internationales. Je ne comprends pas leur surprise quand le virus s’est déclaré en Belgique. Leurs réponses sont très pauvres pour nombre de secteurs professionnels. Il semble qu’ils prennent des décisions contradictoires, rivés sur leurs groupes et les conseils d’experts scientifiques, sans réelle connaissance des réalités professionnelles des uns et des autres. Leur seul mantra est la loi qui n’en est pas une, celle de l’offre et de la demande, comme si une société n’était faite que de commerçants. C’est d’une tristesse. Cette crise a le mérite de lever le voile sur leurs façons de penser et d’agir. Leur posture est claire, et anti-sociale. Ce qui a donné lieu à quelques sorties extrêmement irrespectueuses, condescendantes, ignorantes, arrogantes au sujet des artistes et de leurs pratiques, de leurs métiers.
Je suis assez dure vis à vis du Politique. J’estime que ceux qui sont au pouvoir font mal leur travail et ce pourquoi ils sont mandatés. L’appareil politique belge doit être simplifié. En revanche, cela donne lieu à une concertation de toutes les fédérations professionnelles soutenues par la presse et un large mouvement solidaire pour faire entendre les réalités sociales du secteur. Je pense que ce sera bénéfique. 25 ans qu’il y a des états généraux de la culture et des discussions avec les ministres successifs qui accouchent essentiellement de slogans. Cette crise semble permettre une réflexion de fond concernant le statut d’artiste et enfin, qui sait des éclaircies réelles concernant ses modalités pratiques. Plusieurs propositions avancées par différents partis, et en particulier François de Smet de Défi, semblent se frayer un chemin au Parlement. Les auditions de représentants du secteur ont maintenant eu lieu. On attend le vote. Des possibilités encourageantes se dessinent. Les auditions de représentants du secteur ont eu lieu, l’occasion d’entendre des paroles claires et fortes venant du terrain, qui peuvent aider ceux qui n’y connaissent rien à en apprendre davantage sur nos réalités. Des possibilités encourageantes semblaient se dessiner. Des mesures d’urgence pour soutenir le secteur semblaient vouloir être prise. Quatre partis flamands ont décidés de faire obstruction, et remis le vote à un mois, après demande d’analyse à la cours des comptes et commentaires totalement vulgaires sur la profession. Grosse insulte au secteur, et mépris de ceux qui galèrent en ce moment. Le secteur aérien est largement soutenu. Le climat semble moins les inquiéter que les 1000 euros mensuels à libérer en urgence jusque fin 2020 pour les plus précaires de notre secteur. Politique politicienne puante, désolante.

Plusieurs artistes belges ( Bouli Lanners, Thierry Hellin, Fabrice Murgia…) ont pris la parole concernant le silence du politique au sujet du milieu culturel. Quel est ce mouvement de résistance  » no culture no future  » ?
C’est un appel qui regroupe 6 associations du secteur audiovisuel, pour faire entendre à une large audience, le silence assourdissant du politique, et entamer un dialogue avec lui, pour un déconfinement de la profession.

Voici le communiqué des 11 Fédérations signataires (Association des Réalisateurs Réalisatrices Francophones, Association des Scénaristes de l’Audiovisuel, Hors Champ…)  :
 » Nous sommes plus de 200 000 travailleurs en Belgique. Nous participons à hauteur de 5% au PIB de notre pays. Il est temps de nous écouter et d’agir ! Voici nos propositions de mesures d’urgence et de relance pour le secteur culturel : www.noculturenofuture.be « 

Kvetch © Guillaume Perret

KVETCH est une production belgo-suisse avec 2 comédiens suisses, 2 belges et 1 français. Si la situation perdure estimez-vous que ces mixités internationales, ces coproductions théâtrales ou cinématographiques vont disparaître ? Sans elles, quel est l’avenir du cinéma belge, fortement basé sur les coproductions ?
Je pense que le goût de l’autre va s’exacerber encore davantage après cet isolement forcé. En ce qui concerne la pratique artistique, rencontrer l’autre, celui avec qui on partage une langue, ou avec qui on en invente une, avec qui on partage une culture ou avec qui on se confronte, est vivifiant, régénérant. On associe des pratiques, des approches, on mélange des imaginaires et cela ouvre de nouveau espace mentaux, de nouvelles connaissances, donne naissance à de nouveaux langages.

À un niveau de production, on découvre des publics, des façons de construire les projets, des démarches. Je ne pense pas que cela va s’arrêter.

La relocalisation de l’agriculture et des tous les biens de premières nécessités, est vitale pour les pays, mais en ce qui concerne l’art, les rencontres internationales sont des catalyseurs de vie dont on ne pourra pas se passer, sous peine de vilaine consanguinité…
La rencontre avec l’autre, dans tous les domaines, pourvu que chacun cultive ses différences, est une fondamentale source d’intelligence et d’inspiration. La vie est organique et mouvement

Lorsqu’on vous dit VIVANT ! vous pensez à quoi ?
A l’instant présent, à l’Être, à l’Amour, à ce qui nous traverse à chaque instant, à ce qui nous unit et nous rend immortels.

Que pensez-vous des captations de spectacles et des plateformes de SVoD comme Opsis TV (https://videos.opsistv.com/) qui arrivent maintenant dans les bouquets numériques de la télévision ?
Je n’en pense pas grand chose. Le théâtre, c’est se rencontrer en chair et en os. C’est un échange avec un autre. Le public. C’est physique. Ça respire. C’est l’instant présent intensément. Les captations s’est sans doute pas mal comme outil de mémoire. Mais cela ne donne rien de la dimension puissante du théâtre, profondément ancré dans la vie et la présence des uns et des autres. Le théâtre c’est un rendez vous précieux, unique, entre humains. C’est une formidable énergie collective. Une Communion.

Vous êtes sensible à l’écologie, l’environnement, les migrations, le social… Le virus relègue-t-il toutes ces problématiques au second plan ou en exacerbe-t-il l’urgence ?
Non, au contraire, il agit comme un catalyseur. J’écoute beaucoup Aurélien Barreau en ce moment qui en parle très bien. En laissant traîner mes oreilles, comme j’ai l’habitude de le faire, sur les terrasses, je peux entendre que ces questions sont sur beaucoup plus de lèvres qu’avant le confinement. Le politique et les questions sociales reprennent vie auprès de gens qui y pensaient peu, me semble-t-il. C’est bon signe.
L’art est en mutation puisque le monde l’est. Nous sommes un tout.

Stéphane Bissot/Marie Anezin
Portrait de Stéphane Bissot ©Projet Doorstep de Michael Havenith

Le site de la Compagnie du Passage

Kvetch, notes d’intentions et extrait

La pièce KVETCH de Steven Berfoff, mis en scène par Robert Bouvier, devait être présentée au Théâtre des Halles durant le Off20.

Note de l’auteur
Kvetch est une étude des effets de l’angoisse sur les “kvetches” harcelants qui nous empêchent de dormir. C’est le démon qui souhaite sucer notre sang et saper notre confiance. Pour beaucoup de gens qui n’arrivent pas à vivre dans le présent, c’est un problème réel et terrible. Nous sommes assujettis à une gamme de problèmes qui ne restent pas forcément tranquillement dans la file, patientant avant d’être résolus, mais qui sont
susceptibles à chaque instant de resquiller et de hurler pour attirer votre attention et ils vous “kvetchent” ou vous tourmentent jusqu’à ce que vous leur ayez accordé votre attention, même si entre-temps la tâche à laquelle vous vous adonniez est alors réduite en cendres. Ce sont les enfants négligés nés de quelque angoisse lointaine. Vous pouvez souhaiter qu’ils s’en aillent et les engueuler, les confesser à des étrécisseurs de têtes ou les
noyer dans des drogues à leur naissance, ils reviendront toujours sous une forme ou une autre. Combien de fois lorsque nous parlons, n’y a-t-il pas un dialogue qui se fait à l’arrière plan, parfois pour nous guider, parfois pour nous protéger. Parfois, cependant, le dialogue à l’arrière de nos têtes est plus vrai que celui du premier plan. Si seulement nous pouvions
exprimer les pensées de l’arrière plan, notre communication en serait d’autant plus vraie.

Nous sommes comme des icebergs qui se déplacent lentement à travers la vie et c’est rare, si jamais cela arrive, que nous puissions montrer et révéler ce qui est en dessous.

Note du metteur en scène (extrait)
J’ai choisi des comédiens d’une grande aisance corporelle et familiers des exercices d’improvisation. Si de nombreuses pistes ludiques s’ouvrent à nous, je tiens à ce que les personnages soient joués de façon très crédible et avec grande authenticité par les cinq interprètes. La pièce est riche en scènes décalées, surprenantes, absurdes, voire provocatrices mais elle réserve aussi des moments de profonde émotion quand on assiste au
désarroi et aux doutes de ces personnages très vulnérables.
Et l’on y parle d’amour, du couple, de la solitude, et du désir. Une pièce donc plus intime que les créations 2017 et 2018 de la Compagnie du Passage mais qui me permettra, comme dans Le chant du cygne, de travailler sur des thèmes qui me sont chers en essayant de me confronter comme metteur en scène à de nouveaux défis puisque le ton de la pièce est résolument très contemporain.
Robert Bouvier


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