VIVANT ! Interview de Brice Albernhe, directeur du Festival Villeneuve en Scène

9 mai 2020 /// Les interviews - VIVANT !
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Brice Albernhe, directeur du Festival Villeneuve en Scène, est très pointilleux sur l’identité de son festival. Il redoute que la présence des chapiteaux ne le fasse assimiler à un festival du cirque d’Avignon. Historiquement et jusqu’à la programmation choisie pour l’édition 2020, il est le festival de l’itinérance artistique.
Désormais, principalement implanté dans la plaine de l’Abbaye, et selon les éditions dans divers lieux du patrimoine de Villeneuve-lès-Avignon, il est un festival fort, populaire, particulier et prisé du Festival d’Avignon. Sa convivialité, sa belle pinède à l’abri de la foule grouillante du centre ville mais à deux pas de la très IN Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon, l’animation de ses soirées, la cohabitation de diverses formes artistiques jouées dans l’espace public et en plein air, la primeur de nouvelles créations comme ce devait être le cas par exemple pour le cirque Pardi et son Low coast Paradise, lui confèrent une extraordinaire visibilité (public, programmateurs, institutions) primordiale pour les compagnies.
Villeneuve en Scène est annulé ! La sédentarité est imposée. Le monde se meut…
Pour Brice Albernhe et pour les compagnies, où se situe désormais le combat du théâtre itinérant et du spectacle vivant ?


La programmation de Brice Albernhe était cette année encore en prise directe avec l’état du monde. Elle frisait même le prophétique avec des spectacles comme : l’air de fin du monde de d’Oraison de la compagnie Rasposo, la fable aussi morale que perverse de notre monde de Véro 1ere reine d’Angleterre des 26000 couverts, le préambule de Low coast Paradise du Cirque Pardi : « Toute ressemblance avec la réalité n’est pas du tout une coïncidence », la vision de La grosse situation concernant l’avenir de la terre de la France profonde, la joyeuse réflexion sur la mort menée par Les 3 points de suspension avec Hiboux ou celle de l’Association des Clous avec son spectacle More Aura, décrit comme « un solo de clown drôle et émouvant, qui aborde le combat que l’on doit mener pour vivre lorsque l’on côtoie la mort de près »…


Il était logique de débuter cette interview par sa définition du VIVANT !

Qu’évoque pour vous le mot VIVANT ! ?
Pour moi le mot vivant englobe une farandole de verbes d’action : comme courir, danser, rêver, jouer, pleurer, boire, créer, rire, pour un seul verbe d’état : aimer.

Une annulation inévitable

Commençons par la question que je n’aurai jamais voulu vous poser : Comment vivez-vous l’annonce de l’annulation du festival d’Avignon et de votre festival Villeneuve en Scène ?
Évidemment, nous sommes très tristes, nous travaillons toute l’année à créer ce moment intense qui fait la beauté de nos jours.
Cette année, le festival d’Avignon n’aura pas lieu.
Imaginer les rues d’Avignon vides du fracas du Festival est un déchirement. Pour ma part, chaque été depuis plus de 20 ans, je pratique le Festival d’Avignon. C’est assez vertigineux de se défaire de quelque chose qu’on pensait immuable. Je n’arrive pas à m’imaginer la plaine de l’Abbaye où se déroule le festival Villeneuve en Scène sans l’ombre d’un chapiteau, d’une caravane, sans l’ambiance festive du théâtre itinérant.

Vous avez dû lutter entre passion et raison?
Toute l’équipe du festival est dépitée mais il était tout autant inimaginable dans la situation que nous connaissons de convoquer le public.
L’essence même du théâtre itinérant est une liberté. Celle d’aller à la rencontre de l’autre, d’aller vers l’autre. De créer avec lui, dans l’espace rituel de la représentation, une communauté sensible battant d’un même cœur.
Depuis sa source en tant que théâtre forain, le théâtre itinérant transporte avec lui un temps intense de vie, un espace de rassemblement, un condensé d’échanges, de rencontres, de partages éminemment populaires.
Cette essence est de fait incompatible avec la distanciation sociale qui sera indépassable au moment de la sortie du confinement afin de continuer à protéger des vies. Cette annulation était inévitable.

Qu’elle était la programmation que vous aviez imaginée pour cette édition 2020 ?
Comme chaque année, nous avions envie de donner à voir un large panel des écritures théâtrales itinérantes. Cette famille théâtrale étant en plein renouvellement des formes, c’est ce qui en fait la richesse. La programmation est essentiellement composée de théâtre, même si nous l’avons ouvert à la question du mouvement.

L’itinérance artistique traverse aujourd’hui autant les arts du texte que les arts du mouvement, autant les formes les plus populaires que les formes les plus contemporaines. Leur point commun c’est l’exigence et l’engagement artistique autour d’un même désir, celui de dire le monde. Toutes ces formes ont vocation à ne pas se jouer sur le plateau d’un théâtre mais bien dans ce processus d’itinérance artistique, de partir à la rencontre des publics.

Dans la programmation, vous pouviez retrouver tout à la fois, des formes éminemment populaires tel que les 26 000 couverts avec leur dernière création Véro 1ère Reine d’Angleterre, mais aussi des formes très inventives et esthétiques tel que Rasposo avec Oraison, Les 3 points de suspension avec Hiboux ou Adesso e sempre avec le deuxième volet d’Andy’s Gone, spectacle immersif qui se vit au travers d’un casque audio.

Quelles sont les conséquences et l’impact économique que cette annulation va avoir pour votre festival ? Qu’en est-il des compagnies prévues pour l’édition 2020?
Qu’attendez-vous de la part des institutions qui vous accompagnent habituellement ?

Dans le cadre du grand Festival d’Avignon, Villeneuve en Scène fait partie de ces rares lieux qui sont financés par de l’argent public pour présenter cette spécificité du théâtre itinérant. La rentabilité économique de l’événement tel que peuvent la vivre d’autres espaces d’Avignon n’entre pas en jeu dans notre modèle de fonctionnement annuel. L’impact économique, même s’il est sévère, est moindre. Nous sommes soutenus par l’État, la ville de Villeneuve-lez-Avignon, l’agglomération du Grand Avignon, la région Occitanie, le département du Gard et un certain nombre de partenaires privés.
Les gros engagements financiers pour la réalisation du festival n’étant pas passés, nous limitons les dégâts. Pour autant, les charges de fonctionnement jusqu’alors, notamment les salaires de nos intermittents, sont conséquents. La Ville ne pourra pas porter à elle seule le coût de l’annulation.
Nous espérons que les autres partenaires conserveront les subventions prévues. Il n’en demeure pas moins que les retombées économiques du festival pour la Ville et le territoire sont importantes et que cette annulation du Festival d’Avignon est une catastrophe.
La vocation du festival est de limiter le risque artistique et financier pour les compagnies, aussi elles n’engagent pas de frais auprès du festival pour leur venue.

Nous établissons les contrats de co-réalisations à l’avantage des compagnies en leur reversant la totalité de la recette. Nous prenons en charge un certain nombre de coûts pour les compagnies et faisons-en sorte qu’elles n’aient en charge que le coût plateau. Pour autant, elles auront un manque à gagner en termes d’emplois sur les dates annulées. Par ailleurs, ce défaut de visibilité reportera d’autant de dates de tournées qu’elles auraient pu contracter à Villeneuve en Scène.

Avez-vous la possibilité et/ou le désir de reporter cette programmation sur votre édition de 2021 ?
Nous nous sommes engagés à reporter la quasi-totalité des compagnies, malheureusement, nous avions des engagements auprès d’autres compagnies pour le festival de 2021. Il est tout aussi important pour elles d’être visibles à Avignon, nous ne pouvons pas leur faire supporter, à elles aussi, un autre report.
15 compagnies est un maximum pour que le festival soit une vitrine efficace. Il faudra faire des choix et répondre à ce casse-tête de programmation avec finesse et trouver le bon canevas. Il est essentiel d’éviter un effet d’embouteillage et de sur-programmation, qui mettrait nos compagnies en concurrence ou rendrait les propositions artistiques inaudibles pour le public et les professionnels ou perturberait leur parcours de spectateur. Quoi qu’il en soit, nous sommes dépendants de la capacité des compagnies de se produire en Avignon, aussi il est urgent d’attendre et d’inventer avec les compagnies le format du futur festival.

Beaub’art

Réfléchir au futur du spectacle vivant

Plusieurs festivals de cinéma ont fait muter leur édition dans des versions « on line » avec maintien des rencontres pros en visio-conférence. Est-ce que ce dispositif de festival dématérialisé pourrait , et comment, s’appliquer au théatre itinérant ?
Le propre du spectacle vivant est de mettre en œuvre dans l’espace et le temps de la représentation un rite collectif. C’est ontologique, consubstantiel à la représentation.

C’est une expérience où l’émotion de ce temps partagé ne peut se vivre que dans la réciprocité de l’espace, dans la communauté de l’échange entre le public et les artistes. Sans ce prérequis, il n’y a pas de spectacle vivant.
C’est de fait inimaginable de dématérialiser cette expérience.


Les cinémas proposaient déjà avant le confinement des représentations de théâtre ou d’opéra en direct. Ces tentatives, si elles ont le mérite de proposer une diffusion plus large des œuvres, n’ont malheureusement qu’une vocation documentaire. L’écran filtre la relation entre artistes et téléspectateurs, elle n’est pas vécue dans le même partage de sensibilité.

Dés lors comment envisager de continuer à faire un festival si le côté festif et la communion avec le public disparaissent ou se trouvent ultra réglementé?
Le festival d’Avignon risque d’être durablement impacté par la crise que nous vivons. Des transformations seront à l’œuvre.
Il y aura un monde d’après.
Nous devons l’inventer dès à présent afin de participer à re réfléchir le futur du festival. Ainsi, les lieux d’Avignon financés par de l’argent public tels que par exemple Les Scènes permanentes d’Avignon, Le Théâtre des Doms, Les Hivernales, Le Totem, Le Festival Contre-Courant de la CCAS, La Manufacture collectif contemporain, L’Occitanie fait son cirque en Avignon, le Festival Villeneuve en Scène, le IN, La Chartreuse et d’autres… doivent réfléchir ensemble afin de faire valoir leurs spécificités structurelles, esthétiques, artistiques et poser une vision commune dans cet espace protéiforme d’Avignon. J’espère que ce temps de vide sera propice à de vrais temps d’échanges et de réflexion.

Comment le spectacle vivant peut-il trouver sa place au milieu de toutes les réponses virtuelles qui ont vu le jour depuis le confinement (concert via Zoom, montage de vidéos individuelles pour faire une chorégraphie, une chanson, lectures au téléphone, captation…) ?
Ces réponses virtuelles qui ont vu le jour au moment du confinement ont eu la vocation de la part des acteurs culturels et des artistes d’apporter une réponse face à la sidération provoquée par le confinement. C’est une réponse de vitalité face au néant qui se faisait jour. Pour autant, on peut aussi s’interroger sur cette profusion de propositions artistiques en ligne. Il y a comme une hystérie consumériste. C’est comme si le milieu artistique s’empêchait de faire silence, c’est comme si une pause était impossible.

Beaucoup d’opérateurs culturels ont rempli d’offres sans pour autant s’interroger sur la qualité du propos artistique et de sa relation au public. C’est comme si par le silence, nous avions peur de disparaître. C’est comme si la question de l’utilité sociale de l’art et de la culture ne pouvait pas se réfléchir et s’interroger dans le silence. Or c’est bien du manque que naît le désir.

Que pensez-vous des captations de spectacles ?
Une captation d’un spectacle, une visite virtuelle d’un musée, un concert vidéo en appartement, n’aura toujours qu’une vocation documentaire. Cela ne remplacera jamais l’expérience.

De par sa nature, cette expérience nous traverse et transforme.
Le spectacle vivant s’éprouve plus qu’il ne se consomme. Le reste n’est que divertissement.

©Marie Anezin

L’art n’est-ce pas: inventer, réinventer, proposer, expérimenter…Pensez-vous que cette période difficile qui est imposée à tous va encore plus fragiliser la culture ou pour certains se transformer en force; qu’un souffle d’inventivité dans la contrainte va triompher en boostant l’énergie créative ? 
Cette période doit toutefois nous amener d’une part à réaffirmer l’utilité sociale de la culture mais aussi à réinventer de nouveaux rapports à l’œuvre et à l’expérience collective. Nous devons réimaginer des modes de production et de diffusion qui puissent continuer à proposer l’expérience collective, le partage du sensible malgré l’impossibilité du rassemblement.

Aussi, je préfère imaginer les artistes dans les rues réinvestissant l’espace public en proposant des concerts, des textes à des publics aux balcons, aux fenêtres. J’ai envie d’imaginer des formes de danses, de cirques, de théâtres pour un ou deux spectateurs, créant ainsi des rapports intimes mais toujours vivant à la représentation. J’ai envie de voir des déambulations dans les rues, les quartiers, les campagnes s’adressant à des publics à leur fenêtre. De là peuvent naître de nouvelles paroles artistiques, de nouvelles esthétiques, de nouveaux rapports aux publics, de nouvelles manières de dire le monde. La technologie comme la vidéo projection, les environnements numériques, les techniques de sonorisation comme les casques doivent être au service d’une relation vivante plutôt que de la remplacer.

Propos recueillis par Marie Anezin
Le site du Festival Villeneuve en Scène

La programmation de cette édition était la suivante : 26000 couverts , Rasposo avec Oraison, Cie Propos, Ici-Même, Les 3 Points de suspension, Turak Théâtre, Adesso e sempre, La Grosse Situation, Association des Clous, Cirque Pardi! , Bêtes de foire

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