[ITW] Didier Deschamps, directeur artistique heureux du Festival de Danse de Cannes
Cannes et sa région vont vibrer au rythme des propositions du Festival de Danse durant la quinzaine qui s’ouvre aujourd’hui. Du 22 novembre au 7 décembre, ce sont près de 50 rendez-vous auxquels Didier Deschamps, le directeur artistique du festival, convie les publics. Et c’est à un homme heureux que nous avons parlé. Interview.
Le Festival de Danse de Cannes devient annuel
Ouvert Aux Publics : Cette année marque une étape importante pour le Festival de Danse de Cannes. Au début biennale, le festival devient annuel. On imagine que vous êtes très heureux de cette décision ?
Didier Deschamps : Oui, je suis très heureux de la décision prise par le Maire de Cannes et de son adjoint à la culture, le président du palais des festivals. Passer à un rythme annuel va nous permettre de garder le contact de manière plus régulière et plus proche avec le public. Avec la biennale, nous devions reprendre beaucoup de choses, relancer “la machine” alors que le rythme annuel permet de garder le contact d’une manière plus directe avec les publics. Et puis, bien sûr, c’est un bonheur parce que ça permet de faire venir à Cannes beaucoup plus de compagnies et donner au public la possibilité de les découvrir.
Ouvert Aux Publics : Faire de la biennale un rendez-vous annuel était une volonté affichée lorsque vous avez pris la direction artistique du festival ou s’est-elle imposée au fil du temps ?
Didier Deschamps : Il fallait que je fasse la démonstration de mon travail et que cela marcherait. Il est vrai que l’édition en 2023 s’est très très bien passée. Je pense que le succès a un peu encouragé cette prise de décision.
Ouvert Aux Publics : Le festival s’ouvre ce week-end et va se prolonger jusqu’au 7 décembre. 2 semaines de danse avec beaucoup de rendez-vous, 24 compagnies, dont 13 qui viennent de l’étranger et avec près de 50 rendez-vous. C’est quelque chose d’assez important pour Cannes et ses environs ?
Didier Deschamps : C’est vrai qu’un tel volume est possible aussi grâce à la collaboration avec les théâtres des villes partenaires. Je suis très reconnaissant du travail que nous menons d’une manière extrêmement complémentaire. Cela nous permet de proposer un programme encore plus riche et plus diversifié, de susciter le mouvement du public de ville en ville. Dans cette édition, il y a des spectacles, bien sûr, mais beaucoup d’autres choses également. On retrouve la manifestation consacrée à la vidéo avec Mov’In Cannes, beaucoup de rencontres professionnelles, des tables rondes, des masterclasses, et puis des événements aussi qui s’adressent à tous les publics, avec des projections de films mais aussi des rencontres, notamment les bords de plateaux à l’issue de chaque représentation. Je poursuis ce rendez-vous initié par Brigitte Lefèvre, car je crois qu’il y a une grande partie du public qui souhaite échanger avec les artistes. Ce sont des moments toujours extrêmement agréables et intéressants.
Un programme riche pour montrer une danse multiple
Ouvert Aux Publics : Lorsqu’on feuillette le programme, on se dit que la danse est multiple. Le festival représente la danse dans toutes ses composantes, du classique à la contemporaine venue d’ailleurs même. Pour arriver à cette richesse, nous avons l’impression que vous parcourez le monde. Est-ce une impression ou une réalité ?
Didier Deschamps : Mais ce n’est pas qu’une impression. rires. J’ai fait cela toute ma vie et je continue de le faire avec honneur afin de pouvoir amener à Cannes des propositions très différentes et qui parfois viennent de très loin. Vous savez, j’aime toutes les formes de danse. Je viens de la danse contemporaine, mais j’ai aussi traversé la danse classique. Je trouve qu’il y a des choses absolument magnifiques, on serait stupides de s’en priver. Toutes les formes nouvelles de danse m’intéressent également. Je trouve que c’est une belle histoire que de pouvoir, comme ça, en avoir un échantillon très différent, sur le temps d’un festival.
Ouvert Aux Publics : Le panel est large en effet. On retient dans ce programme la part belle aux grandes formes.
Didier Deschamps : En effet, c’est un des axes de cette programmation. Je trouve que c’est une chose intéressante à voir. Cannes a la chance de posséder de grands plateaux et donc il faut en profiter. En plus, je crois que le public est assez friand de spectacles où il y a beaucoup d’interprètes au plateau, avec de la scénographie et des musiciens en live sur le plateau. Je pense que la pièce d’ouverture du festival Afanador de Marcos Morau pour le Ballet National d’Espagne en est un bel exemple.
5 premières mondiales au Festival de Danse

Ouvert Aux Publics : Parmi le programme, on retrouve cinq premières mondiales : Paulo Ribeiro et le compositeur Luis Tinoco, Mickaël Le Mer, Hervé Koubi, Eugénie Andrin, et Lorena Nogal. Pouvez-vous nous parler de la proposition de cette dernière ?
Didier Deschamps : Lorena Nogal n’est pas qu’une danseuse. C’est une artiste tellement elle a de cordes à son arc. Elle est impressionnante par sa technicité, par sa virtuosité, par son caractère absolument unique. C’est une danseuse qui collabore avec les plus grandes compagnies du moment, notamment avec Marcos Morau, mais bien d’autres. Elle a également développé un travail personnel.
Ouvert Aux Publics : Vous lui avez passé une commande spéciale pour le festival qui porte le nom de The Protagonist ?
Didier Deschamps : Je lui ai demandé de bien vouloir réaliser toute une série de performances, avant les spectacles dans les halls des théâtres, mais dans bien d’autres endroits, et en particulier avec la collaboration du Cannes Jeune Ballet, où ils vont notamment faire des performances au milieu des œuvres de Jean-Michel Othoniel à La Malmaison. Ces formes que l’on croisera vont être un peu différentes de celles qu’on voit sur le plateau.
Ouvert Aux Publics : Nous pouvons considérer ces capsules telles des one-shots.
Didier Deschamps : Oui, et encore une fois, Lorena Nogal est vraiment exceptionnelle. Je crois qu’elle va impressionner tout le monde.
Ouvert Aux Publics : Les premières sont extrêmement importantes pour les compagnies de danse.
Didier Deschamps : Oui, c’est un grand enjeu pour les compagnies car cela signifie la présence de beaucoup de journalistes pour assister à la création. C’est un enjeu très important. Ce sont des moments extrêmement intenses. Il y a toujours une part d’inconnu, même pour moi, c’est une prise au risque. Mais une prise de risque à la fois mesurée et joyeuse, parce qu’on a la chance d’assister à la naissance d’une pièce qui va ensuite faire le tour du monde.
Ouvert Aux Publics : Comment motivez-vous vos choix ?
Didier Deschamps : Je suis en contact avec beaucoup d’artistes, donc je suis informé de ce qu’ils préparent. J’essaye aussi de découvrir de nouvelles choses. C’est la raison de tous ces voyages. Et j’en récolte, si je peux dire, un certain nombre de possibilités d’envie. Parce qu’il y a toujours une envie très forte derrière : celle de profiter de la naissance d’une nouvelle pièce et de le faire connaître au public de Cannes et de ses environs.
Ouvert Aux Publics : Est-ce que ces chorégraphes avec lesquels vous entretenez des liens précieux, comment vous situez-vous ? Est-ce que vous leur donner des conseils ou bien répondez-vous à leur demande lorsqu’il y en a ?
Didier Deschamps : Écoutez, c’est tout à la fois. Mon rôle, surtout quand il s’agit de création, est d’accompagner les artistes pour leur permettre de créer dans les meilleures conditions possibles, de les accompagner, en leur montrant tout l’enthousiasme et le réconfort parce qu’on passe dans la création par des moments de grand doute. Je me souviens, pour l’édition de 2003, de la pièce d’Amala Dianor, DUB, qui a fait le tour du monde depuis sa création. Deux mois avant, il m’appelle en disant qu’il renonce. Je l’ai un peu bousculé, en le remettant un peu en selle et ça a donné cette très belle pièce.
Mon rôle n’est pas d’intervenir sur l’artistique même, même s’il peut se produire parce qu’il n’y a jamais de règles absolues. Parfois, sur l’avancée des travaux, j’ai une question ou un doute sur tel ou tel aspect, et j’en parle avec le chorégraphe. S’il me convainc de la nécessité pour lui de faire de la sorte, c’est bien. Parfois à l’inverse, il est un peu, comment dire, perturbé par ce que je lui dis et il en tient compte à sa manière. Donc, cette relation repose sur un dialogue.
Le Festival de Danse de Cannes, le rendez-vous de tous les publics

Ouvert Aux Publics : Tout à l’heure, vous parliez effectivement du public nombreux et hétéroclite du festival. On retrouve dans la programmation des spectacles destinés au jeune public, Le petit B de Marion Muzac, Le Roi et l’Oiseau d’Émilie Lalande et Simonne Rizzo avec Isicathulo qui travaille d’ailleurs avec les collégiens cannois.
Didier Deschamps : Oui, mais ces spectacles peuvent être vus par le tout public.
Simonne Rizzo développe tout un travail auprès des scolaires sur le long terme. Ceci permet à ce public relativement inexpérimenté d’avoir accès à sa démarche chorégraphique.
Je suis très content d’accueillir Marion Muzac avec Le petit B parce que c’est vraiment pour les tout petits. Il est vraiment adorable d’assister à cette représentation très cocooning et qui est vraiment très touchante.
Et puis effectivement, il y a Le Roi et l’Oiseau d’Émilie Lalande où nous sommes sur un autre niveau de poésie et de magie rendus possible par la scénographie. Elle arrive à créer un univers incroyable.
Tiktok et la danse
Ouvert Aux Publics : J’aimerais que vous nous parliez de cette première française, celle de Trailer Park du chorégraphe Moritz Ostruchnjak.
Didier Deschamps : C’est une pièce absolument magnifique, d’une grande virtuosité parce que les danseurs ont une formation classique et ils sont voués à toutes les écritures contemporaines. Pour Trailer Park, Moritz Ostruchnjak a fait un formidable travail d’écriture à partir des vidéos que l’on retrouve sur Tiktok, avec leur cadrage quasiment identique et leur temporalité extrêmement limitée. Ici, les interprètes du Tanzmainz Ensemble se saisissent de cet univers urbain, évitent les clichés. Ils sont vraiment incroyables.
Le dénominateur commun aux artistes invités
Ouvert Aux Publics : Quel serait le dénominateur commun à tous les chorégraphes invités ?
Didier Deschamps : C’est difficile… Je dirais que c’est leur amour du mouvement et de l’espace. J’ai privilégié pour cette édition, des formes très différentes dont certaines sont un peu théâtralisées mais avec toujours l’idée de la part belle donnée à la danse au sens propre du terme.
Ouvert Aux Publics : C’est un beau dénominateur commun. Leïla Ka pour Maldonne pourrait en être un exemple ?
Didier Deschamps : J’ai été impressionné par la première grande pièce de cette chorégraphe. Il y a une espèce de maestria de mouvements, une énergie qui est propre aux interprètes. J’ai trouvé que Maldonne parlait de notre époque, de notre temps. Oui, c’en est un parfait exemple.
Ouvert Aux Publics : Je terminerai notre échange avec le quart d’heure chauvin. Vous accueillez le Ballet de l’Opéra du Grand Avignon avec la pièce United Dances of America.
Didier Deschamps : Quand j’ai proposé à Martin Harriague (direction du Ballet) de venir au Festival, je ne savais pas qu’il allait rejoindre le CCN Malandain Ballet Biarritz au 1er janvier 2027. J’ai été très touché par sa proposition, celle de venir avec un programme sans pièce portant sa signature. J’ai trouvé sa position d’une qualité rare. United Dances of America donne ainsi la possibilité d’avoir dans la même soirée, trois propositions qui viennent encore une fois enrichir le regard du public. Ce que permet le Festival de Danse de Cannes !
Afin d’être exhaustif, notons la présence de Jans&Lander, Robyn Orlin, Junior Ballet Opéra National de Paris, Rocio Molina, Eugénie Andrin, Club Guy & Roni, CCN – Ballet de Lorraine Maud Le Pladec, Anton Lachky & Éléonore Valère Company, Companhia Paulo Ribeiro & l’Orchestre National de Cannes et le Nerderlands Dans Theater.
Propos reueillis par Laurent Bourbousson
Crédit photo : ©Merche Burgos – Ballet National d’Espagne / ©Ana Calero Heras – Lorena Nogal / ©Frédéric Iovino – Marion Muzac
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