Ouvert aux publics : la semaine de Marie – du 1er au 7 octobre 2018

7 octobre 2018 /// Les retours

La semaine a été riche, de celles qui te font dire « on va presque regretter le temps où il ne se passait rien à Marseille, maintenant on court partout et on ne peut pas tout voir !« .

Comment choisir entre Actoral avec son invasion néerlandaise et les réalisations de la structure gantoise CAMPO toujours si alléchantes, les débuts de saison qui se lancent un peu partout, les créations qui pointent le bout de leur nez et que nous ne raterions pour rien au monde, car nous suivons le travail de ces metteurs en scènes qui font les beaux jours de la région notamment Alexandra Tobelaim… ? Alors on se bricole un agenda de ministre, mettant subjectivement à la trappe des spectacles très honorables pour en privilégier d’autres qui amènent parfois des regrets mais tels sont les aléas du choix.

Entre frustrations et chocs émotionnels la semaine se passa…

Une semaine peuplée de violence mais aussi d’amour né au milieu de ce terreau improbable. Une violence génératrice de peurs et de sentiments à profusion. Une violence que la jeune artiste néerlandaise Samira Elagoz décrit dans son The Young and the willing.
Elle fait de son viol par son conjoint le point de départ d’un sujet d’étude sur les hommes et plus précisément les rapports homme/femme. Elle transpose cet événement traumatique dans son processus de création et en fait un élément de vie comme un autre, que l’on peut fêter entre amis ou mettre sur un CV. Une manière un peu fanfaronne de dire « vous ne m’aurez pas toute entière » qui en choque certains car elle gomme toute victimisation pour se positionner en force. Elle alimente tout de suite les suspicions de « est ce qu’elle ne l’a pas un peu cherché ? » en faisant défiler sur l’écran, au rythme d’une musique colorée, des images très sexy et un peu osées d’elle. On entend les dents grincer, les critiques s’affûter, on l’épaule d’un regard puisqu’elle est là face à nous, assise sur sa chaise dos à ces images, désarmante de simplicité. Quand survient dans le récit le deuxième viol commis par un ami, on sent dans la salle frémir le reproche et le doigt se pointer sur un « ça devait arriver ! » qui contraste si fort avec sa volonté de montrer une femme libre, friande d’expériences qui ne devrait pas payer pour ça. Puis les images qui défilent d’elle avec ses sujets d’études, les dominateurs, sadiques, pervers qu’elles nomment ainsi brouillent le message à recevoir et la perception que l’on a d’elle. Un violent malaise prend le dessus, on doute de la véracité de l’histoire, de la récupération, on ne sait plus si c’est son goût certain pour le risque ou si ce sont les discours de ces hommes qui nous heurtent tant, qui nous pousse à voir une sexualité autre… On a peur de s’être trompé sur les intentions de Samira Elagoz et de ne voir finalement qu’une subtile mise en scène d’un sujet d’actualité à exploiter, un nouveau surf sur #Metoo. On sort de The Young and the willing le corps mal disposé et la tête en conflits et interrogations, un goût de trouble dans la bouche… peut être que le but du spectacle était là ? Peut être pas ? Il laisse en tout les cas une trace indélébile.
Être propulsé directement dans Gravilo Princip de De Warme Winkel dont le point de départ est la tentative d’assassinat de Franz Ferdinand par cinq amis, lors de sa visite à Sarajevo, est un décalage trop grand que je ne supporterai pas. Comme souvent dans les productions néerlandaises, la scénographie est grandiose, toute en bois et en bricolage mais la longue liste de remerciements du prologue a eut raison de mes conflits internes, il me fallait renoncer…
Samira Elagoz avait gagné la partie. Je restais avec elle dans son intimité, fabriquée ou non, confrontée à la mienne que je voulais subitement retrouver. Peut être que je butais bêtement sur un regret, une idée de ce qu’aurait pu être cette soirée si elle s’était déroulée comme Hubert Colas l’avait initialement imaginé avec Privacy, une des dernières créations de De Warme Winkel que les aléas heureux de la vie a obligé à déprogrammer. Privacy, « réality show » visuel en forme de strip-tease qui surfe entre échos sociétaux, miroir de l’intime et musique pop, aurait été un éclairage artistique complémentaire à cette question récurrente que pose aussi Samira Elagoz: « Que peut-on montrer de l’intime ? Dans la vie, sur les réseaux sociaux, dans une performance ? Qu’est-ce qui nous arrête ou nous stimule à le faire? »

La violence était également omniprésente sur la scène des Bernardines. Elle était le sujet de The Unpleasant surprise de Davy Pieters. Un danseur collé à l’écran se présente dans une danse pulsionnelle et vibrante. Un corps puis des corps se meuvent en rictus, tremblements, transpercés par le discours et la violence des images projetés sur l’écran et dont le spectateur ne perçoit qu’une version brouillée. Le corps se fait éponge et retranscrit ce qui se passe à la télévision. Il s’approprie le discours et le fait sien allant jusqu’à un play back de ventriloque, mimant situations et effets collatéraux. Le dispositif interpelle et la danse tantôt joyeuse, tantôt tragique, charme. Un style s’en dégage. Mais il peine à se renouveler et finit par ne plus fournir les images qui le rendait passionnant. De guerre lasse on ne s’ennuie pas, on déplore simplement la demie réussite de la belle découverte.

La violence de l’assassinat de sa mère à Haïti est pour Jean René Lemoine le déclencheur d’un voyage initiatique afin de comprendre les faits et de revenir sur une relation mère/fils tourmentée. Face à la mère, la nouvelle création d’Alexandra Tobelaim (ci-contre), met ce superbe texte en musique, celle d’Olivier Mellano. Il nous offre une musique qui sonde l’âme et sert merveilleusement le jeu des comédiens.  Mais nous y reviendrons ultérieurement.
Pendant ce spectacle le rapport entre écriture et musique est à son paroxysme et nous ramène à un autre coup de cœur récent survenu aux Correspondances de Manosque, celui du concert Good P.OL avec les musiciens Rodolphe Burger et Bertrand Belin ainsi que le comédien Laurent Poirtrenaux. Un hommage poignant à L’éditeur de P.O.L Paul Otchakovsky-Laurens. Et l’exemple type d’une fusion totale entre le texte et la musique que Burger et Belin en grand habitués des Correspondances ont mené à la perfection et rappelant ainsi dans un souffle d’émotion ce qui a fait le succès de ces Correspondances: un moment unique de rencontre entre des univers .

Cette semaine nous attendions aussi avec impatience le retour de Louis Vanhaverbeke, après son très remarqué  Multiverse l’année dernière.
Dans Mikado remix, Louis Vanhaverbeke, que CAMPO soutient toujours, se confronte à la normalité. Une normalité qui lui fait face à chacune des ses performances puisqu’il est vu comme un poète un peu dingue à l’univers étrange, aussi inventif que barré. Mikado Remix est un objet en fractures et en ruptures, là où Multirisque n’était que mouvement circulaire. Ici, les lignes se brisent sur les frontières à repousser. Enfermé dans un cube Louis slam, son image décomposée apparaît sur la vidéo projeté. Les paroles sont belles, la musique plaisante mais le temps parait long, peut-être à cause de la traduction qui, assez mal placée sur la scène et me donne de la peine . C’est la première française, le dispositif ne peut que s’améliorer. Mais plus sûrement l’univers de Louis Vanhaverbeke se suffit à lui même sans besoin de ces longs discours sur des généralités. Peu à peu, on délaisse le prompteur de la traduction pour glisser totalement vers la joie de de la découverte de ses dernières trouvailles. Conscient de passer à coté du message que veut nous délivrer Louis Vanhaverbeke, on se laisse émerveiller par ses facéties et l’ingéniosité de ses inventions au plateau: des gaufres qui se cuisinent sur des barrières de chantier, son vélo en mode mini grue pour soulever un écran, ses boites Curver deviennent des boites à rythmiques… À la fin, Louis distribue un livret où sont consignées ses chansons avec des dessins et les traductions en français. Lorsqu’on lui demande pourquoi il ne les vend pas, il répond : « ça fait partie du spectacle ». Et si on s’enquiert de savoir où trouver le cd de ses chansons il rétorque : « non c’est du théâtre, ça reste sur le plateau ».

Marie Anezin
Visuel d’illustration : Mikado Remix ©Leontien Allemeersch