Un pied dans les Coulisses de L’école des femmes mis en scéne par Robin Renucci au Château de Grignan
Après, entre autres David Bobée (Lucrece Borgia) Yves Beaunesne (Ruy Blas), Jérôme Deschamps (L’Avare), Jean Bellorini (L’histoire d’un Cid), c’est au tour de Robin Renucci d’enchanter la cour du château de Grignan avec une Ecole des femmes dans l’air du temps. Atout majeur, François Morel est dans la place et le masculiniste en ligne de mire.
En ce Vendredi de mi-juin, dans la cour du château, le vent s’invite sans retenue en déployant une dose de magie supplémentaire sur ce lieu mythique, le château de Grignan, demeure de la fille de Madame de Sévigné. Depuis1987, inspirées des grandes fêtes données par le comte de Grignan dans son château de Provence, les Fêtes nocturnes de Grignan proposent chaque été une création originale attirant un public considérable d’amateurs de théâtre et de touristes. Ce sera cette année Robin Renucci, actuel directeur de la Criée, qui mettra en scéne cet événement estival. En pause seulement durant les Nuits de la Correspondances, tout l’été du 24 juin au 22 aout 2026 une Ecole des femmes, celle de Molière, bien ancrée dans l’actualité se tiendra face à l’imposant décor naturel du chateau. Le 23 juin est le jour réservé aux grignanais. D’ores et déjà le spectacle est complet, La combinaison Renucci, Morel, Molière est un bon trio gagnant. Heureusement il tournera sur de nombreuses scénes et bien sûr à La Criée.
A la Noce
ll est 19h30, on se presse dans les restaurants de la place de l’hotel de ville pendant que se répartissent, dans différents cocktails de lieux privatisés, les invités des nombreuses noces du lendemain. Nous sommes dans la saison des mariages qui s’installent dans les mirifiques domaines viticoles environnants, Grignan est animé mais respire encore. Dans la cour du château, une noce aussi se prépare, celle d’Arnolphe personnage principal de l’Ecole des femmes, incarné par Francois Morel. Après avoir brillamment interprété le Bourgeois Gentilhomme il est évident qu’il apportera à ce personnage si détestable de masculinisme toutes les facettes de son immense jeu y ajoutant maintes nuances et offrant au personnage des facettes moins manichéennes.
La douce Agnès aura les traits de Juliette Cahon, découverte en sortie du conservatoire de Strasbourg par le bluffant Musée Duras de Julien Gosselin.
Dans les gradins déserts, où 600 spectateurs s’installeront chaque soir, 6 jours sur 7, des techniciens s’affairent et un jeune comédien François Deblock – Horace chante quelques mesures de Göttingen de Barbara. Acteur fétiche de Bellorini, il s’est aussi intéressé à La Noce de Bertolt Brecht qu’il a mis en scéne avec la Compagnie Un Dernier pour la Route.
Une silhouette juvénile vêtue de noir, emmitouflée dans une veste chaude et écharpe de coton, assis dans les gradins, attends ses comédiens. Robin Renucci a l’accueil chaleureux, acceptant cette incursion individuelle dans sa répétition avant le filage décisif du lendemain, à 10 jours de la première. Essayer de se rendre invisible dans cet espace de travail est inutile, Robin Renucci nous faisans vite comprendre par ses nombreux échanges qu’il nous inclut dans ce moment. Concentré sur une vision globale de la pièce il gère la technique, le jeu des comédiens, indique les notes à son assistant Even Norbonne et pense en même temps à venir nous signaler, courant dans la travée, un effet visuel sur la façade du château. Raté, nous le découvrirons le soir de la première.
Il est incontestable que le théâtre de Renucci est un théâtre de partage auquel s’y ajoute un désir de connivence. Toute personne qui s’installe dans ces gradins avant d’être un public est un invité avec lequel il partage ce qu’il créé tout autant qu’un partenaire de jeu. Le public, Robin Renucci, le sert depuis des années, dans cette pratique d’un théâtre de tréteaux populaire. C’est en premier lieu à lui qu’il s’adresse, qu’il veut contenter, surprendre, jouer. Au cours de ce début de répétition il est question de marques. « Déplace-toi un peu à gauche, de ¾, les derniers assis dans l’angle en te verront pas autrement ». Au-delà du placement d’acteurs dans le jeu il y a une volonté égalitaire d’une bonne visibilité par tous. Ici, pas de carré VIP, tout le monde doit être égal dans la réception du spectacle. Les lettrages des gradins sont des repères pour Francois Morel et Luc-Antoine Diquéro en discussion au sujet d’Agnès en bord de plateau, mais plus encore c’est la façon de l’inclure dans la piéce d’un regard, d’une adresse public qui est importante;

Trouver sa place parmi les autres
Vide, le lieu semble encore plus imposant et le château dans la lumière ocre de fin d’après-midi écraser ceux qu’il domine. Et notamment cette petite maison perchée sur un semblant de terrain vague en pente douce en deçà du château théâtralisé par la scénographie de Lisa Navarro assistée de Margaux Nessi. Une habitation de fortune tout en planches, prête à se briser aux moindres secousses et elle va en connaitre de nombreuses. Sur le plateau un technicien, perceuse à la main réajuste une planche mobile du plateau, parfois la terre s’ouvre. Un autre règle avec la comédienne Chani Sabaty, qui sera une Georgette pétillante, le mécanisme d’une porte que François Morel doit se prendre de plein fouet en voulant entrer de force dans la maison. Ce décor parle avant que le texte ne se dévoile de la domination, du patriarcat, de l’importance omniprésente des plus forts. Et également de la résistance, des fondations d’un patriarcat pret à craquer. Robin Renucci crit : « La cabane est le corps de la jeune fille. Personne ne devrait y entrer »
Chacun dans un coin du plateau répète sa partition pour lui-même à l’instar de Juliette Cahon, assise en bas de gradin qui scande son texte à voix basse, tandis que le comédien François Deblock dévale les marches des gradins, Göttingen de Barbara toujours aux lèvres, avant de revenir avec un large chapeau argenté style cow boy. Dans cette répétition en costumes il porte des baskets ce qui nous interroge. Confort du comédien ? Ou anachronisme volontaire voulu par Robin Renucci tel ce lampadaire urbain trônant également sur la scéne ?
François Morel fait son entrée en manteau et grand sac de voyage en cuir semblant sortir d’une diligence qui l’aurait déposé là. Il nous lance un « pensez à en parler » taquin qui détend tout de suite une atmosphère déjà des plus conviviales. Son rôle est très important, il ne quitte quasiment jamais la scéne. A ses cotés Luc-Antoine Diquéro, écoute le discours convaincu d’Arnolphe sur l’évidence que toute bonne épouse doit être sotte et ignorante. «La soumise et pleine dépendance » « Au-delà du rire, Molière scrute une inquiétude intemporelle : celle des hommes face à l’autonomie des femmes, à leur intelligence, à ce mystère qu’ils voudraient contrôler. » souligne Renucci. Après plusieurs ajustements de détails il revient à son ensemble : « On la refait en allemande en accélérant »
Des bruits d’ânes s’entendent au loin, Grignan ne nous semblait pas si rural, jusqu’à ce que l’on découvre qu’il s’agit du remarquable travail sur le son d’Antoine Richard. Un naturel, une justesse qui nous propulse en plein champ ou dans les affres.
Plus tard répétant avec Francois Morel, Robin Renucci lance à ses comédiens « Ecoutez les sons d’Antoine, c’est le moment ». Le travail de chacun est un tout dans lequel non seulement chaque personnage doit s’inclure mais aussi chaque personnalité. Dans une émulation de créativité, d’indulgence, une intégration du travail de chacun.
Dans la scéne du petit chat est mort, un détail technique doit être réglé, pendant ce temps Juliette Cahon essaye une nouvelle façon de porter le sac contenant le chat. Elle le prend dans ses bras, tel un enfant que l’on couve. Un échange s’ensuit entre les deux comédiens, Francois Morel apportant sa vision, appuyant celle de sa partenaire. Ils ont travaillé ainsi depuis le début de la création. « Robin est très précis dans ses intentions mais en même temps, il se sert aussi de ce que nous lui proposons, des fois de tirer sur un fil, quand nous lui faisons une proposition de jeu et de dérouler. Il voit également nos personnalités différentes, et il essaie de raconter à partir de ces personnalités qu’il a en face de lui. » Et francois Morel de renchérir : « En même temps, avec les choses très précises qu’il a envie de raconter sur le masculinisme je pense que l’on va vraiment entendre sa mise en scène. »
En vers et en rythme
Pour Renucci « l’alexandrin est un outil formidable de rythme et de poésie.
On veut le rendre le plus limpide possible, le plus direct. » . Il a en face de lui des adeptes du beau texte.
« Au courbillon … » en marquant le tempo de la phrase avec le doigt. Tout se joue au mot prés, en temps.
La nuit tombe peu à peu, Robin dirige au micro. Dans sa direction d’acteur, il utilise souvent des comparaisons cinématographiques : « Horace, tu es De Niro dans Taxi Driver, tu es le héros, son héros ! » en souriant. Francois Deblock reprends.
Robin est toujours bienveillant, sûr de lui et en même temps, questionne sa troupe : « qu’est-ce que vous en pensez ? ».

Les comédiens discutent entre eux devant la cabane, la porte résiste à se laisser ajuster, ils s’excusent du temps qu’ils prennent. Le comédien corse les rassure « réglons cela, cette répétition sert à ça » Horace arrive avec son transistor sur l’épaule. L’anachronisme semble s’assumer. « On va reprendre avec François, les autres vous pouvez rester écouter, vous imprégnez. ». Décidement, ici on ne joue pas seul.
Un grondement se fait entendre, on cherche à identifier le son, le texte se perd un peu, d’autant plus qu’un feu d’artifice explose au loin et rajoute une ambiguïté dans ce qui est situationnel ou fabrication d’ambiance scénique.
Des répétitions corps à corps
Robin colle aux comédiens pour les diriger, surtout avec les deux François, une espèce d’extension corporelle de comédien à comédien, un rôle joué qu’il transmet, une passation corporellement de l’interprétation. Il vient naturellement, derrière eux pour leur communiquer ses intentions de jeu comme s’il voulait se dédoubler. Il fait corps avec eux pendant qu’eux font corps avec le texte. Le chroniqueur de France Inter nous renseigne sur cette impression :
« Robin est hyper précis, hyper bienveillant. Je me sens assez libre d’ailleurs, en étant à l’intérieur de ça, parce que je trouve que des contraintes né la liberté. Lorsque tu sais exactement ce que tu as à jouer, après il est plus facile d’inventer des choses. Robin a joué deux fois cette pièce, dans deux rôles différents : celui d’Horace et d’Arnolphe. Donc il a une super connaissance de la pièce, ce qui est assez agréable »
La nuance d’un personnage est en travail, « Fait en moins, plus intérieur »
Le rire de Robin explose dans certaines scènes, redevenant en même temps qu’il dirige sa troupe, le premier spectateur de son spectacle. Puis il y a ces fameux OUI ! qui claquent en raisonnant dans toute l’ampleur de la cour du château lorsque Francois Morel fait un de ses sourires à facettes qui résume tout un acte de la pièce, Une validation claire, enthousiaste du metteur en scéne, heureux d’une justesse qui est là au plateau et qu’il faut garder pour la suite des représentations.

Ce qui frappe tout de suite, est la bienveillance du metteur en scéne, point de direction autoritaire, les détails se règlent dans une respectueuse écoute. Une régulation des énergies, des stress liés à la première, des hésitations de positionnements.
La douceur de cette séance met encore davantage en exergue la violence du texte de Molière, et quelques mains aux fesses rajoutées par Renucci qui en cette période Mee-too, l’affaire Bruel etc , feront réagir, il ne faut pas en douter. Dans ce théatre de tréteaux il est question de planches et quand Juliette s’avance pied nu, genoux rentrés en parfaite ingénue, croulant sous les vers impératifs d’Arnolphe, on se réjouit d’enfin, le temps de quelques actes, pouvoir détester François Morel, dans un rôle de composition qui marquera surement sa carrière.
Pour les 400 ans de la naissance de Madame de Sévigné, cette Ecole des femmes, mettant en exergue la puissance des femmes et leurs désirs d’émancipation du patriarcat sera un magnifique cadeau.
L’École des femmes de Molière
Fêtes Nocturnes – Château de Grignan
Du 24 juin au 22 août 2026
Durée estimée 1h45.
Tournée
23 septembre au 3 octobre 2026 au Théâtre Montansier – Versailles
7 au 9 octobre 2026 à la Maison de la Culture de Bourges
13 au 17 octobre 2026 à L’Azimut – Antony – Châtenay-Malabry
20 et 21 octobre 2026 au Radiant-Bellevue – Caluire
23 octobre 2026 à Bourgoin-Jallieu
4 et 5 novembre 2026 au Théâtre de la Fleuriaye – Carquefou
10 novembre 2026 à la Scène nationale 61 – Flers
13 novembre 2026 à la Scène nationale 61 – Alençon
20 novembre 2026 au Carré Sainte Maxime
23 et 24 novembre à Scènes et ciné – Istres
27 et 28 novembre 2026 au Théâtre Molière – Sète
1er et 2 décembre 2026 au Théâtre de l’Archipel – Perpignan
8 et 9 décembre 2026 à Pau
12 et 13 décembre 2026 au Parvis – Scène nationale de Tarbes
16 au 19 décembre 2026 au Théâtre National de Nice
5 au 24 janvier 2027 à La Criée – Marseille
26 et 27 janvier 2027 à Grasse
30 et 31 janvier 2027 à L’Onde – Vélizy-Villacoublay
De Molière
Mise en scène de Robin Renucci
Avec Francois Morel, Juliette Cahon, François Deblock, Luc-Antoine Diquéro, Sven Narbonne, Chani Sabaty, Igor Skreblin
Scénographie de Lisa Navarro assistée de Margaux Nessi
Création lumière de Sarah Marcotte assistée de Marie Martorelli
Costumes de Benjamin Moreau assisté de Mathilde Brette
Création son d’Antoine Richard
Régie générale – Jean-Luc Malavasi
Assistanat à la mise en scène – Sven Narbonne