[VU] Festival de danse de Cannes

28 décembre 2021 /// Les retours
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Cannes, célèbre pour son festival de cinéma, vit au rythme de sa biennale de danse. Cette édition était l’ultime de Brigitte Lefèvre, et nous y étions. De Wang Ramirez à Carolyn Carlson, retour sur les propositions du dernier week-end de réjouissances.

C’est à Draguignan, à Théâtres en Dracénie, que le week-end débutait pour nous avec la proposition de la compagnie Wang Ramirez, YOUME – You are you and me I’m me.

YOUME est une extension du duo sublime des danseuses et chorégraphes Honji Wang et Rocio Molina, Felahikum. Ici, le public voit évoluer trois interprètes qui vont se raconter. Elsa Guiet, au violoncelle, Kalli Tarasidou, breakeuse, et Sara Jimenez, au flamenco (visuel ci-contre ©Pablo Pinasco), font feu de tout bois. Elles se livrent, se confrontent, s’adoptent et finissent par vivre ensemble sur un plateau révélant une aire de jeu, celle de leur vie. Bien qu’alléchante sur le papier, la proposition souffre d’un manque de dramaturgie, livrant les interprètes à elles-mêmes et laissant une partie du public en dehors. La scénographie signée Wang Ramirez et la création lumières de Guillaume Bonneau sont à saluer.

La plateforme Studiotrade et la Beaver Dam Company au programme du samedi

C’est le programme Studiotrade, la plateforme européenne, qui a mis nos sens en éveil. On doit au chorégraphe Eric Oberdorff de la Cie Humaine, ce temps dans le Festival de Danse de Cannes depuis 2015.
Cette année, le public a pu visiter l’espace de création de PLI d’Inbal Ben Haim, pièce qui vient d’être créée à Lyon et dont vous entendrez parler. La chorégraphe a levé le voile sur les matériaux de recherche pour sa création. Accompagnée d’Alexis Mérat, plasticien et ingénieur plieur-froisseur, Inbal Ben Haim a mis en appétit les spectateurs et a révélé la poésie du papier (visuel ci-dessous : ©Domitille Martin).

Les chorégraphes portugais Sao Castro et Antonio M Cabrita présentaient un extrait de Last. Ana Moreno, Ester Gonçalves et Rosana Ribeiro ont évolué sur la musique de Ludwig van Beethoven, Quatuors à cordes. La structure chorégraphique semble coller à la partition musicale. C’est un moment de poésie intense qui était donné à voir, mais un moment qui semblait s’étirer parfois dans le temps.

La véritable claque du programme revient au Vilnius city dance theatre de Lituanie pour We, The Clique. La chorégraphe Airida Gudaite a mis en mouvement les interprètes d’une jeunesse qui ont ravi le public. Partant de leurs questionnements, elle a tissé entre des groupes un maillage laissant la place aux individualités. Chacun des interprètes, d’un magnétisme certain, laisse alors exploser sa force et son courage d’être jeune aujourd’hui. La bascule de l’adolescence vers l’âge adulte et l’omniprésence de l’érotisme, à laquelle le jeune adulte est confronté, sème trouble et questionnement et donne une image très précise de leur vie.

Au sein de la plateforme, s’est glissée une sélection de 5 films de danse. Et le court métrage AMA de Julie Gautier a ému le public capté par les images en apesanteur de l’apnéiste-danseuse.

La mutation réussie d’Edouard Hue

Une des particularités chez Ouvert aux publics est de suivre la trajectoire des artistes. Edouard Hue fait partie de ceux-là. Nous l’avions découvert en 2017, avec Meet me Halfway et recroisé en 2019 pour son double programme FORWARD / Into Outside au Théâtre Le Golovine (Avignon). C’est cette même année qu’il recevait le Prix Suisse de Danse en tant que « Danseur exceptionnel ».

Depuis, Edouard Hue a grandi. Il s’est réinventé, a affirmé et affiné son style. Si l’on retrouve encore des ersatz de ses maîtres à danser, le chorégraphe et danseur propose un nouveau style, une nouvelle présence et un nouvel état pour ses interprètes et lui-même.

La pièce Shiver, créée en 2020, est annonciatrice de cette mue. Il partage le plateau avec Yurié Tsugawa. Les deux interprètes prennent des allures d’aimants, jouant autant sur l’attraction que la répulsion. Ils sont deux êtres sortis dont on ne sait où, se débattant avec leur impossibilité d’être ici et maintenant, créant un véritable cataclysme intérieur. Tels des anges déchus, ils dansent jusqu’à ne plus être, laissant la place aux autres.

La pièce se révèle être un véritable prologue à la dernière création d’Edouard Hue, All I Need, pour laquelle il est question du collectif. Les 9 interprètes, Louise Bille, Alfredo Gottardi, Eli Hooker, Jaewon Jung, Lou Landré, Neal Maxwell, Rafaël Sauzet, Angélique Spiliopoulos, Yurié Tsugawa, excellent dans leur interprétation sur la musique de Jonathan Soucasse, qu’il convient de saluer. Du collectif émane cette force qui s’étire jusqu’à l’extrême, ce point de rupture qui fait que tout doit s’arrêter. Des points de rupture, il en est question et l’on s’amuse même à franchir ce fameux quatrième mur. Si All I Need est foisonnant par ses histoires, et peu parfois perdre son public, la pièce a un ton politique totalement assumé. Et c’en est galvanisant.

Edouard Hue réussit donc sa mue, celle du chorégraphe totalement assumé jouant avec les codes et les styles.

Un dimanche tout en émotion : Mié Coquempot et Carolyn Carlson

Cette dernière journée de festival revêtait un goût particulier. En effet, elle marquait la dernière apparition de Brigitte Lefèvre en tant que directrice artistique. Celle qui a redonner un aura à ce festival céde sa place à Didier Deschamps.

Pour ce dernier jour de programmation, la curiosité revenait à Offrande (visuel ©L’échangeur CDCN) pièce pensée par Mié Coquempot, disparue trop tôt, dont Béatrice Massin et Bruno Bouché ont poursuivi l’écriture. L’histoire de cette pièce est indéniablement chargée émotionnellement. L’écriture chorégraphique à 6 mains célèbre la danse et par la-même la vie. Elle témoigne de la vitalité, de cette fureur de vivre au-delà de la mort.

Mié Coquempot connaissait bien l’écriture de Bach. À la tête pensante du projet, elle distribue les partitions à chacun, construisant ainsi un temple, celui d’Offrande qui inscrit les danses baroque, contemporaine et classique au sommet de leur art. Les danseuses et danseurs célèbrent avec joie ce qui leur est donné de transmettre : l’amour du mouvement lié à l’écriture musicale pour ne faire plus qu’un.

En guise de clap de fin, la chorégraphe Carolyn Carlson

C’est au Théâtre Debussy, dans le Palais des Festivals, que le public avait rendez-vous pour le dernier spectacle de cette édition. La grande Carolyn Carlson présentait Prologue avec le saxophoniste Guillaume Perret et Crossroads to Synchronicity. Prologue fut ce moment suspendu, plein d’émotions, sorte de haïku, empreint de sensibilité qui embarqua le public, à l’inverse de Crossroads to Synchronicity qui par ses effets de redites et répétitions, laisse s’installer une certaine lassitude.

C’est sur les saluts de la compagnie que Brigitte Lefèvre a rejoint le plateau, livrant en guise d’adieu un duo réjouissant avec Carolyn Carlson au son du saxo de Guillaume Perret venu donner quelques notes pour ce moment de complicité entre deux grandes dames de la danse.

Laurent Bourbousson
Visuel : Crossroads to Synchronicity ©Frédéric Lovino

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