[VU] L’apparente cacophonie de From England with Love
Au Pavillon Noir, les jeunes interprètes de la compagnie Shechter II s’emparent avec fougue de la pièce originelle de leur « maître ».
Dès les premières notes du cocktail explosif introduit par Purcell et signé Hofesh Shechter, Edward Elgar, Tomas Talis et William H. Monk, la signature du chorégraphe israélien s’impose. Sur le fond : solennité irrévérencieuse à l’égard de son pays d’adoption, narration théâtralisée par l’ajout de costumes – uniformes des écoliers britanniques et cravates à usages multiples et à forte portée symbolique – et d’accessoires – les sacs à dos de la modernité. Et sur la forme : visages expressifs, circulations fluides percutées par les battements sourds et répétés des corps en fusion, éléments de danses traditionnelles, folkloriques et populaires, de postures classiques et de gestuelle contemporaine entremêlés, scènes figuratives, éclairs d’immobilité entre des vagues amples et généreuses… Une danse éruptive où la répétition n’est jamais vaine et où la création ciselée de la lumière joue à parts presque égales avec la chorégraphie.
Une énergie libératrice
Les huit danseurs de sa compagnie Shechter II reprennent à bras le corps la première version de From England with Love créée en 2021 avec le Nederlands Dans Theater en imposant leur jeunesse, leur énergie, leur présence. Ils surfent sur le fil du propos tantôt tendre tantôt cynique, qui mêle l’espoir et la noirceur comme toujours dans les pièces de Shechter. Une manière iconoclaste d’affirmer son attachement à l’Angleterre, ses paradoxes et ses mythes qui ont la vie dure, notamment le célèbre « tea-time » ! Ils endossent la tenue sage d’Oxford ou de Cambridge pour mieux s’en délivrer ensuite, ils tordent le cou au flegme britannique hérité de l’époque coloniale, ils se libèrent des vieux carcans et des dogmes dans un embrasement collectif ravageur. Comme si le même sang coulait dans les veines de tous ces interprètes choisis parmi des centaines de prétendants au graal… Une fluidité mystérieuse les traverse, les habite tant leurs corps s’adaptent au vocabulaire de Shechter avec dextérité ; une ferveur transgressive leur permet toutes les postures, les regards, les déhanchements. Ils s’approprient les jeux, les bruits de vaisselle cassée, les évocations guerrières à coups de mitraillette, les serments de la cour Royale, le recueillement.
Après le rock engagé, les chœurs et les volutes électroniques, après quelques envolées classiques et le fracas d’un orage, From England with Love se clôt lentement dans un pépiement d’oiseaux et par un ultime salut à la nation anglaise. Égarée mais jamais désunie, la jeunesse retrouve un semblant de sérénité après avoir traversé le chaos, la violence, corps décorsetés et larmes séchées.
Marie Godfrin-Guidicelli
Crédit photo : ©Tom Visser
Présentée les 11 et 12 octobre au Pavillon Noir à Aix-en-Provence, la pièce sera en tournée à théâtres en Dracénie le 19 octobre.
Générique
Chorégraphie et musique : Hofesh Shechter / Interprètes : Holly Brennan, Yun-chi Mai, Eloy Cojal Mestre, Matthea Lára Pedersen, Piers Sanders, Rowan Van Sen, Gaetano Signorelli and Toon Theunissen / Création lumières : Tom Visser / Costumes : Hofesh Shechter / Musiques additionnelles : Edward Elgar, Thomas Tallis, Henry Purcell & William H. Monk