[VU] Les compagnies Dodescaden et Ex Nihilo entrent en résonance à Klap

15 janvier 2020 /// Les retours

C’était en novembre dernier. Klap – Maison pour la danse a eu la bonne idée de programmer Lemon Island de la Cie Dodescaden et Iskanderia Leh ? de la compagnie Ex Nihilo au cours d’une même soirée. Retour.

La question de l’étranger, de l’altérité, de son déplacement, de l’arrachement à ses racines et bien d’autres questions relatives à ce domaine de réflexion trouvent un retentissement dans les dernières créations des compagnies Dodescaden et Ex Nihilo. Si chacune a son propre langage chorégraphique, elles ont un point commun : amener la réflexion et la parole sur un plateau.

Lemon Island de la Cie Dodescaden

Depuis 2014, date de leur première création, Laurence Maillot et Jérémy Demesmaeker n’ont de cesse de porter au plateau le corps jusqu’au-boutisme manifestant des états de dépassement. Leur précédente création Les Maîtres Fous faisait la démonstration des corps aliénés à nos dérives contemporaines en prenant appui sur le documentaire éponyme de Jean Rouch. Pour Lemon Island, il est question de voyage, celui d’un départ pour aller vers et ne plus revenir, en conservant en son soi profond tout ce qui construit l’être.
Ce voyage, c’est celui que Laurence Maillot effectuera pour un aller simple La Réunion-Marseille.  

Lorsque le noir se fait, la chorégraphe-danseuse prend possession du plateau. La lumière naissante éclaire son chemin, celui qui renvoie l’image des couloirs d’arrivée de terminaux d’aéroports ou des zones portuaires. Son pas est rapide, il est celui de l’empressement d’arriver ou de partir. Elle occupe tout l’espace à jardin et à cour en faisant le tour d’un podium placé au milieu du plateau. 

De cette marche rapide naît la parole. Le public l’écoute parler durant qu’elle fait son voyage pour venir jusqu’en métropole. Elle va offrir au public son Maloya (résultant des chants créoles issus de la souffrance et de l’asservissement des hommes par les hommes, il est est représentatif du peuple réunionnais qui le joue et le danse, métissé, et ouvert sur le monde). C’est un véritable don de soi qui se joue au plateau. La prise de parole est directe et c’est avec une réelle assurance et aisance que Laurence Maillot cueille son auditoire. Elle raconte La Réunion, le départ, son parcours, jusqu’à la montée du podium, lieu où elle naîtra en tant qu’artiste.

Lemon Island raconte une histoire vraie, celle d’une expat arrivée dans un pays qui est le sien sans trop l’être. Se pose, tout au long de la proposition, la question de l’assimilation, des racines, de ce que signifie être de La Réunion tout simplement et fait resurgir par là-même la question du colonialisme encore présente aujourd’hui.
La compagnie Dodescaden en fait une proposition sincère qui met en lumière la relation que l’hexagone entretient avec les territoires outre-mer français, celle d’un regard parfois trop exotique, déconnecté d’une réalité bien trop lointaine.

Iskanderia Leh ? d’ex Nihilo

Le point de départ de la dernière création de la compagnie Ex Nihilo trouve naissance dans les réserves du Mucem à Marseille, dans le cadre du cycle des Représentations fictionnelles à travers l’archive (voir ici).

Qui de mieux qu’une compagnie dont l’équipe est internationale pouvait mettre en mouvement et en paroles l’héritage du colonialisme et du post-colonialisme ?
Celles et ceux qui ont déjà croisé le chemin de la compagnie savent la place que l’Autre occupe dans les propositions artistiques de la compagnie. Anne Le Batard et Jean Antoine Bigot et les danseurs ont donc plongé dans cette histoire composée de récits personnels à portée universelle.

Le public se retrouve assis sur le plateau autour de leur espace de jeu qui débordera au lointain et dans les gradins de la salle. La parole, porte d’entrée pour cette proposition, pose le cadre de la représentation. Le mouvement se lie aux dires. On y entend parler de l’autre, du colonisateur, du corps libéré qui devient empêché, des frontières à abattre, du corps déplacé.

Iskanderia Leh ? peut être qualifié de syncrétisme. Anne Le Batard a puisé dans ses propres archives filmées pour donner à voir le au-delà des frontières que tentent de reconstruire les instances politiques, pour donner à voir le vivant des autres rives, pour mettre à l’honneur le vivant dans toute sa complexité et sa valeur. La compagnie signe son réel engagement au nom des humains dans cet opus. De quoi bien célébrer leur 25 ans d’existence que nous fêterons prochainement sur le blog.

Ces deux propositions ont en commun le fait de questionner l’étranger, l’autre et forcément nous-mêmes, nous positionnant ainsi face à l’Histoire, à nos histoires et à leurs écritures contemporaines.

Laurent Bourbousson
Lemon Island de la Compagnie Dodescaden et Iskanderia Leh ? de la Compagnie Ex Nihilo ont été vus à Klap, le 28 novembre 2019.
Photo : Laurent Maillot ©Baptiste Buob

Générique

Lemon Island de la Cie Dodescaden
Proposition, chorégraphie, interprétation Laurence Maillot | Assistant dramaturgie et mise en scène Nathalie Masseglia | Production, assistant réalisation Jeremy Demesmaeker | Auteurs Jeremy Demesmaeker & Laurence Maillot avec la collaboration de Nathalie Masseglia et Caroline Guidon | Musique (live) Jeremy Demesmaeker | Lumière Raphaël Maulny

Iskanderia Leh ? de la compagnie Ex Nihilo
Conception direction artistique Anne Le Batard & Jean-Antoine Bigot | Interprètes Corinne Pontana, Jean-Antoine Bigot, Mohammed Fouad, Rolando Rocha et Ji-in Gook | Artistes associées Emilie Petit | Scénographie Jean-Antoine Bigot | Création lumière Jean-Philippe Pellieux | Costumes Julia Didier