[VU] OFF19 : Désobéir, pièce d’actualité n°9 de Julie Bérès

21 juillet 2019 /// OFF - VU #OFF
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À l’automne 2017, Frédéric Gros a publié, aux éditions Albin Michel / Flammarion, un livre de philosophie remarquable et marquant, nécessaire et donc précieux, sous le titre Désobéir. L’auteur y explore de façon très précise et très documentée, théoriquement et historiquement, la nécessité de désobéir, comme condition de l’exercice et du développement de la citoyenneté. La démocratie a besoin d’actes de désobéissance.

Julie Bérès est allée à la rencontre de jeunes femmes de la première, seconde ou troisième génération pour questionner chacune sur leur lien à la famille, la tradition, la religion, l’avenir. Il y a eu des rencontres déterminantes avec six jeunes femmes de moins de 25 ans. Quatre d’entre elles, aussi engagées dans des carrières artistiques, vont être sur le plateau. Julie Bérès, Kevin Keiss et Alice Zeniter se sont emparés de leurs témoignages pour constituer les personnages de la pièce et raconter leurs histoires à travers des fragments de pensée, souvenirs, soumissions conscientes ou inconscientes, de révoltes, de nostalgies curieuses mêlant l’intime et le politique. 
La culture française se mêle à celle de Kabylie, du Maroc ou de l’Iran. Entre fidélité et refus du poids de l’héritage, entre désirs immenses et sentiments d’impasse de l’époque, comment ces jeunes femmes s’inventent par-delà les assignations familiales, sociales, religieuses et pour cela désobéissent. Elles témoignent d’un NON posé comme acte fondateur. Non aux volontés du père, Non face aux injonctions de la société, de la famille, de la tradition, Non face à la double peine du machisme et du racisme. S’opposer pour pouvoir danser tous les jours, faire du théâtre, écrire, prier, arracher sa liberté.

Un bataillon de désobéissantes

En entrant vers 13h40 après quelques minutes de navette dans la salle de la patinoire que le théâtre de La manufacture occupe depuis plusieurs années pour assister à Désobéir, pièce d’actualité n°9 de Julie Bérès, le plateau est vide. Un tapis noir un peu sale servira de décor sous des néons blancs de chaque côté. La place sera donnée à la parole ou aux paroles.  

Un bataillon de désobéissantes entre sur le plateau côté jardin en bord de scène. Elles ont aux alentours de 20 ans (moins de 25 ans) et elles marchent au pas, déterminées, pour traverser démonstrativement le plateau dans les différents sens en nous fixant de leurs regards et de leurs sourires. Une d’entre elles, tout aussi souriante que les trois autres, est voilée. Sur le mur de fond de scène, elles s’entraident pour graver à la craie en écriture inversée le mot DESOBEIR comme un slogan qu’elle arbore comme un trophée sur un selfie qu’elles prennent d’elles quatre et qui sera projeté en fond de scène un court instant. Elles vont nous parler de leurs désobéissances. Entre autres.   

Nour

La jeune femme voilée s’avance, s’assoit au-devant de la scène. Elle s’appelle Nour et engage son témoignage. «Le collège, ça m’a rendu triste» .(…) «À cette époque, j’ai éprouvé le rejet de ma famille» . (…) «En géographie, j’ai refusé de colorier la carte de l’Afrique» . J’ai désobéis parce que «c’était une carte de blancs. J’éprouvais un sentiment d’injustice de mensonge » . Un message de Hassan reçu un jour sur les réseaux sociaux à 14h42 suivis de 846 autres messages vient rythmer ses journées. Il y a des poèmes. Il y a l’éveil amoureux. «Il y a l’obsession d’un monde qui serait meilleur» . Il y a la prière. Il y a l’injonction d’Hassan à ne plus porter de jean ou de leg-in. Il y a les photos du chat qu’on aimait tant que l’on jette. Il y a la décision de porter le voile (hijab). Il y a l’apprentissage à voir, à regarder et à être regardée avec le hijab. Il y a la promesse de mariage. Il y a la découverte qu’Hassan était déjà marié, était en Syrie sans doute radicalisé. Il y a la décision de garder le voile, de garder l’Islam, plus grand et plus fort que la colère. Il y a l’idée de devenir femme Imam. On enlève le tapis noir au sol  que l’on écarte pour retrouver le sol. 

Charmine

Charmine se décrit comme ayant été souvent exclue pour indiscipline et bagarre à l’école. Elle écoute beaucoup de musique et aime danser iranien, son pays d’origine. Elle danse de façon syncopée. Elle fait venir le popping. En Iran, il y avait eu violence. On lui a dit de ne pas parler aux garçons : « J’ai fait l’inverse » . Intolérante à l’injustice, j’ai menacé un jour avec un couteau et on m’a interné à l’hôpital du Bocage de Dijon. Là-bas, je dansais toute la journée. Il y a l’agressivité du père. Il y a l’alcoolisme. Il y a le premier popp et les cours à l’école de danse. Elle danse pour nous. Elle entraine les autres filles dans la danse.

La troisième jeune fille

Elle est non nommée. Elle chante a cappella. Elle chante l’orient et fait apparaître le témoignage d’Hatice.

Hatice

Elle est de noire de peau. Elle est forte mais semble très à l’aise dans son corps. Elle est bavarde, réjouie de façon accentuée. À fleur de peau, on le sent. Elle commente à voix haute le chant de la chanteuse et impose son témoignage. Elle s’impose.  Sans doute a-t-il fallu en imposer pour faire face à un père moralisateur qui fait sommeiller la révolte. La même révolte que celle que peut provoquer les propos enregistrés de Nicolas Sarkosy et Henri Guaino pour le discours de Dakar en 2007 et qui apparaissent aussi sur le mur de fond de scène. «J’avais le diable en moi» . Elle rejette la religion. Elle rejette de devoir croire comme son père dans une église évangéliste. Autour d’elle, on a peur des jeunes, plus que des étrangers. «Être une fille, c’est dangereux» lui a-t-on inculqué. Et puis, il y a eu le théâtre Le théâtre qui l’émancipe.. 

Retenue pour jouer Agnès dans L’école des femmes, elle croit se délivrer. Avant qu’on ne lui refuse le rôle finalement. Elle propose alors à un spectateur de jouer le rôle d’Arnolphe dans une scène à deux. Tout en jouant la scène, le rôle d’Agnès dévie pour exprimer sa colère, sa révolte, sa rébellion. Elle aussi désobéit.

Une explosion d’appétit de liberté

Les personnages sur scène croisent ensuite leurs témoignages, dialoguent leurs convergences et divergences, évoquent d’autre sujets (Sexuellement, c’est quoi que tu aimes ? l’école coranique, est une école de la liberté ?…). Elles dansent aussi. Elles s’expriment. Il y a aussi une projection : Comment on sera à la quarantaine ? Il y a à la fin une décision : ne pas partir avec des choses inachevées.

En rentrant par la navette vers la manufacture peut-être que le réquisitoire de la rockeuse canadienne Samuele pourrait vous revenir en mémoire : «les filles sages vont au paradis, les autres vont où elles veulent… »

Daniel Le Beuan
Visuel ©Philippe Remond

Désobéir, pièce d’actualité n°9 a été vu au Théâtre de La Manufacture.
Conception et mise en scène Julie Bérès – Compagnie Les cambrioleurs |
Interprétation Lou-Adrianna Bouziouane, Charmine Fariborzi, Hatice Ozer et Séphora Pondi


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