[VU] Thérèse et Isabelle de Violette Leduc mis en scène par Marie Fortuit, une pièce nécessaire
En mettant en scène le roman Thérèse et Isabelle de Violette Leduc, Marie Fortuit – compagnie Les Louves à Minuit – exhume la mémoire de l’écrivaine et fait de ce texte une pièce essentielle et nécessaire, et ce même en 2025.
La vie de Violette Leduc est romanesque. Amie des personnes les plus influentes et sulfureuses de son époque, Jean Cocteau, Maurice Sachs, Jean Genet, Simone De Beauvoir… , ses œuvres littéraires sont le reflet de son âme tourmentée. Son roman « Thérèse et Isabelle » sera censuré à son époque par Gallimard pour ne pas heurter la bienséance. Nous sommes en 1955 et ce court texte devait ouvrir le roman « Ravages« . En 1966, il sera édité mais amputé. Il faudra attendre 2000 pour que Gallimard redonne au roman d’apprentissage qu’est « Thérèse et Isabelle » toute sa grandeur.
L’histoire de Thérèse et Isabelle
Dans les pages de « Thérèse et Isabelle » , Violette Leduc dit tout son amour à Simone De Beauvoir en faisant la démonstration de l’amour véritable et l’éloge de la découverte du plaisir sexuel lesbien qu’elle a connu, par ailleurs, en pensionnat avec une camarade. Sa mère la reprendra chez elle. Et ce sont les premiers mots que Thérèse adresse frontalement au public. L’époque où se situe l’action, 1920-1925, sanctionne et n’autorise pas cet amour d’adolescente. C’est naturellement que Marie Leduc propose une mise en scène en lien direct avec le roman. Elle transpose le pensionnat sur le plateau du théâtre, avec un piano, afin de souligner toute la poésie de l’écriture de la romancière.
Raphaëlle Rousseau et Louise Chevillotte exceptionnelles
Le public va donc faire la connaissance des deux héroïnes dans un aller-retour entre le présent et le passé, la légèreté et la gravité.
La pièce s’ouvre sur une Violette Leduc de dos (Raphaëlle Rousseau) adressant quelques mots à Simone de Beauvoir. Elle lui dit avoir mis beaucoup d’elle dans Isabelle. Son allure frêle et fantomatique dépeint une Violette prête à vaciller sous la passion amoureuse et sous le poids des bonnes mœurs qu’elle combattra toute sa vie.
Ce court temps débute la pièce avant que la lumière ne fasse découvrir les dortoirs de ce pensionnat, lieu de la passion qui habiteront pour le restant de sa vie, Violette Leduc.
Thérèse fait la connaissance d’Isabelle (Louise Chevillotte), jeune fille émancipée, issue d’une classe sociale aisée. Celle qui voudrait tant la détester, en tombe éperdument amoureuse. Les longs cheveux défaits venant lui frôler son visage, son odeur, la promiscuité, les regards, tout concourt à l’emballement que vont connaître les deux adolescentes.
Il fallait deux interprètes à la hauteur pour incarner avec justesse et brio les rôles de Thérèse/Violette et Isabelle/Simone. En confiant les rôles titres à Raphaëlle Rousseau et Louise Chevillotte, Marie Fortuit fait briller l’âme de ces deux adolescentes et de toutes celles qui ont connu, connaissent et connaîtront pareil amour.
Le texte oscille entre légèreté et gravité. Si l’amour naissant amuse Isabelle, il consume Thérèse. Elle qui a peur du temps qui passe, se donne entièrement à ces « nuits incandescentes« . Les mots et la chorégraphie des corps pour dépeindre leur relation sont d’une splendeur délicate. La reprise piano/voix d' »Imaginer l’Amour » de Juliette Armanet vient souligner l’intemporalité de la brûlure de cet amour qui marque Violette Leduc à jamais.

Violette Leduc, femme engagée en avance sur son temps
La proposition de Marie Fortuit met également le travail de Violette Leduc en perspective. Soutenue par son amie Simone de Beauvoir qui l’encourage à réécrire les premières pages de « Thérèse et Isabelle » frappées de censure, Violette refusera car pour elle « tout acte d’écriture est un acte de courage » et accepter reviendrait à « renier leur amour ». L’écriture est la seule arme de Violette pour se faire entendre et faire face aux discriminations. En avance sur son temps, l’auteure aura traversé son époque dans une liberté totale en payant un lourd tribut. Celle qui « disparaîtrait si elle ne travaillait pas » laisse un héritage fécond qu’il faut redécouvrir sans plus attendre.
La pièce « Thérèse et Isabelle » est un acte politique fort. Elle est un éclairage sur le sentiment amoureux queer et une ode aux libertés, celles d’aimer, de brûler de ses sentiments et d’être entièrement soi. Et en 2025, il est bon de se remémorer tout cela.
Laurent Bourbousson
Crédit photo : ©Marie Gioanni
Thérèse et Isabelle a été vu à La Garance – Scène nationale de Cavaillon. En tournée : du 4 au 6 décembre – CDN de Nice / 25 et 26 mars – La Comète-scène nationale de Châlons-en-Champagne / 1er avril – Théâtre de Grasse / 3 avril – Théâtre du Bois de l’Aune – Aix en Provence / 5 et 6 mai – Maison de la Culture d’Amiens
Site de la compagnie : ICI
Générique
MISE EN SCÈNE : Marie Fortuit / AVEC : Louise Chevillote, Raphaëlle Rousseau, Marine Helmlinger et Lucie Sansen / DRAMATURGIE : Rachel de Dardel / CONSEILS CHORÉGRAPHIQUES : Leïla Ka / COSTUMES & SCÉNOGRAPHIE : Marie La Rocca / CRÉATRICE MAQUILLAGE : Cécile Kretschmar / CRÉATION LUMIÈRES : Thomas Cottereau / CRÉATION SONORE : Elisa Monteil / ADMINISTRATION & DIFFUSION : Olivier Talpaert et Manuel Duvivier / En votre compagnie
PRODUCTION Les Louves à Minuit.
CO-PRODUCTION : CDN de Besançon, Le Phénix – scène nationale de Valenciennes, La Garance – scène nationale de Cavaillon, Maison de la Culture d’Amiens – scène nationale, Les Célestins – Théâtre de Lyon, Théâtre de Grasse, Pôle Arts de la Scène – Friche la Belle de Mai, La Comète – scène nationale de Châlons-en-Champagne, Théâtre National de Nice – Centre dramatique national – 3bis F centre d’art contemporain AVEC LE SOUTIEN du ministère de la Culture (DGCA et DRAC Hauts-de-France), de la Région Hauts-de-France, de l’ADAMI et du Théâtre de l’Atelier
PRESSE : Delphine Menjaud / collectif Orverjoyed
Thérèse et Isabelle est édité aux éditions Gallimard.