Interview : Olivier Barrère pour The Great Disaster

6 novembre 2017 /// Les interviews

Avec sa compagnie  » Il va sans dire « , Olivier Barrère présente The Great Disaster de Patrick Kermann à La Garance – Scène Nationale de Cavaillon, du 8 au 10 novembre. Interview pour le retour du comédien au plateau.

The Great Disaster

Depuis 2014, vous êtes compagnon à La Garance – Scène nationale de Cavaillon. Qu’avez-vous fait durant ces trois années ?
Plusieurs choses. J’avais décidé d’être professeur de théâtre au Conservatoire d’Avignon, ça me prenait beaucoup de temps.
Puis, il y a eu un premier projet que nous avons lancé un an après notre arrivée à La Garance. C’était Tout doit disparaître d’Eric Pessan. Ce texte parle d’un premier jour de solde dans un centre commercial où il y a des blessés, des morts et on s’aperçoit qu’il y a une personne qui vient pour tout casser. Dans ce travail-là, ce qui m’intéressait, c’était le rapport au journalisme et à l’histoire, comment les télévisions en direct ont modifié notre perception d’événements. Je souhaitais inclure des témoignages qui ne devaient pas collés à l’actualité.
J’avais effectué des interviews filmés après le Bataclan et devant la caméra les paroles étaient biaisées. Ceci était différent lorsque j’interviewais des personnes qui avaient vécu la seconde guerre mondiale. La société d’images, dans laquelle nous sommes, modifie énormément la façon dont on parle. Les réalités économiques m’ont amené à laisser tomber ce projet.
Je souhaitais retrouver mon métier de comédien et monter à nouveau sur un plateau. J’ai pensé à un texte que j’avais joué il y a une quinzaine d’année, La mastication des morts de Patrick Kermann. Je connaissais The Great Disaster.
Dans l’écriture de Patrick Kermann, il y a quelque chose de mathématique, de très structuré, une pensée en marche. Le texte ne donne pas toutes les clés, il demande au spectateur d’être actif, aux aguets et vivant. C’était bien de revenir avec ce projet.

Comment se sent-on à la veille de la première ?
C’est un projet qui est à la fois ancien et tout neuf. En janvier dernier, nous avions présenté une étape de travail qui nous a permis de cerner le vrai souci dans la construction. C’est un luxe d’avoir autant de temps de travail !
Ce que je pensais hier matin, est le fait que de présenter un projet, dont j’ai vraiment envie, est jubilatoire. Nous avons fait très peu de concession pour cette proposition. Il fallait une petite jauge pour être près des gens. Il y aura donc 60 personnes par représentation. C’est un spectacle immersif.
Pour revenir à la question, on se sent joyeux de porter ce projet avec les choix que l’on a fait.

Dans la présentation du texte, il y a un côté très ironique. N’est-ce pas le reflet de la vie actuelle ?
Il y a du cynisme et de l’ironie chez Patrick Kermann. Je crois que ce texte est très marqué par la pensée nietzschéenne. Giovanni Pastore (le personnage de The Great Disaster ndlr) est plus proche de la figure légendaire que de la personne réelle. C’est quelqu’un qui essaie de vivre comme il l’entend avec les contraintes existantes. Ceci est pour la structure. Ensuite, oui, l’écriture de Kermann est grinçante. Je ne sais pas si ça rejoint l’ironie de notre monde actuel, mais il y a le cynisme de certains qui se retrouve dans son écriture et il complexifie le parcours de ce pauvre garçon.

Se remettre en danger en tant que comédien et choisir la représentation immersive au centre de 60 personnes, est-ce un défi ?
Il y a du défi dans le fait de proposer un monologue, quinze-vingt ans après avoir quitté la scène, mais aussi une exigence par rapport à l’écriture. L’écriture de Kermann est extrêmement construite, on ne peut pas la banaliser. Nous avons passé énormément de temps sur des blocs de mots comme :  » Faut voir, faut voir « . Si on banalise ces mots, on passe à côté du sens. Il faut mettre du doute dans le moment où il dit ça. Une des clés du texte arrive à la fin du chapitre 8, il est écrit  » J’aime bien quand on peut lire autre chose que ce qui est écrit « . Ce texte est un immense jeu de pistes.
J’ai été très marqué par le rapport au public lors de La mastication des morts et de mes lectures de lettres écrites durant la guerre 14-18. Je voulais retrouver cette proximité. Eric Priano, le scénographe, m’a proposé un espace, puis un second. Aurélie Pitrat nous a rejoint pour le regard extérieur. Tout est pensé en commun. C’est vraiment un travail d’équipe.
Avec The Great Disaster, le défi n’est pas que pour moi, il est aussi pour le spectateur. Nous sommes tous dans le même bateau. Et j’espère que l’on éprouvera du plaisir aussi.

Premiers chapitres

Vous êtes également au Théâtre des Halles pour les Premiers chapitres. Quel rapport entretenez-vous avec la littérature ?
Je pense que j’ai un rapport à la littérature, et non au texte, plus complexe qu’au théâtre. Je ne suis pas un grand lecteur. De temps en temps, je tombe sur un auteur qui me donne une très grosse claque. J’aime ce travail de lecture à haute voix que je fais depuis longtemps. Le premier roman que j’ai lu était Des Hommes de Laurent Mauvignier, qui est un auteur que j’aime beaucoup.
J’offre ma propre proposition de la lecture. Je ne lis pas doucement. Dans cet exercice, il y avait envie de montrer comment l’écrivain attrapait le lecteur. Je lis le début, suffisamment pour aiguiser la curiosité.

Avez-vous envie de passer à l’écriture ?
J’ai été confronté à ce passage à l’écriture en tant que comédien, lors de certains projets, pour des écritures directes au plateau, et dans des stages également. C’est quelque chose que j’aime beaucoup mais que je ne m’autorise pas à faire réellement. Peut-être qu’il y a là une nouvelle piste…

Utopie et société

Dans la présentation de la compagnie, on peut lire ces lignes :  » Au sein de la compagnie IL VA SANS DIRE, chaque création résultera de concertations préalables de tous les membres de l’association (bureau, équipe artistique).  » Est-ce utopique ?
Bien sûr, monter une compagnie, c’est initier une énergie, répondre à des désirs propres, à des envies très personnelles. Après, il y a comment on travaille. Dans tout ce que j’ai fait, depuis quelques années, la dimension collective a toujours été prépondérante. Je porte le projet mais j’essaie de pousser la dimension collective vraiment loin.
Depuis que je travaille dans des structures théâtrales, il a beaucoup de bureau dans lequel il y a des prête-noms. J’essaie d’initier le fait que les membres du bureau soient actifs et responsabilisés. Je leur donne des textes à lire, eux m’en donnent également. Je trouve fabuleux qu’il puisse y avoir, en interne, une émulation entre nous.
Oui, c’est utopique, c’est difficile mais on essaie de s’atteler à ça.

Dans vos activités professionnelles, la partie formateur est importante (option théâtre dans les collèges, prépas Khâgne et Hypokhâgne). Vous êtes en prise directe avec cette jeunesse qui échappe à certains. Quel regard portez-vous sur la jeunesse d’aujourd’hui ?
Depuis 8 ans, je vais ponctuellement dans les classes afin d’apporter un regard singulier sur leur travail. Je bénéficie de cette chance d’être le petit plus qui arrive avec mon parcours. J’ai l’impression que certains sont désabusés parce qu’on leur dit que ce n’est pas possible avant même qu’ils aient commencé. Je ne suis pas sûr que ce soit la jeunesse qui se freine. Je pense que ce sont les autres qui mettent les freins.

Quel regard le citoyen, que vous êtes, porte sur la société actuelle ?
Il y a un repli sur soi, un communautarisme rampant, l’impression que l’on ne peut rien faire, que les dés sont pipés. Ça rejoint ce que je disais sur la jeunesse. J’ai commencé le théâtre en croyant qu’il pouvait changer le monde, à mes débuts. Maintenant, je pense que s’il arrive à proposer de la réflexion à quelques personnes, c’est déjà formidable. On ne changera pas le monde mais si, humblement, on peut amener des gens à mieux l’appréhender avec notre métier, cet échange-là me va bien. Et pour le reste, je m’échine à ne pas baisser la garde, d’être toujours curieux et désireux de comprendre, même ce qui est parfois très compliqué. J’essaie de garder l’acuité par rapport à ce qui se passe.

Qu’est ce que l’on peut vous souhaiter pour la suite ?
On aimerait beaucoup faire le festival d’Avignon avec The Great Disaster. On le souhaite. Mais pour l’instant je ne me pose pas cette question. Ma casquette de comédien prend le dessus sur les autres. On joue et on verra plus tard.

Propos recueillis par Laurent Bourbousson
Photo : Olivier Barrère pour Premiers chapitres ©Marion Bajot

The great disaster, à La Garance – Scène nationale de Cavaillon : 8 et 9 novembre, à 19h00 et le 10 novembre, à 20h30. Renseignements et réservations en cliquant ici.

Prochains Premiers chapitres au Théâtre des Halles : Samedi 13 janvier 2018 à 19h00 avec Dans la foule (L. Mauvignier), le jeudi 12 avril 2018 à 19h00 avec Des Hommes (L. Mauvignier). Renseignements et réservations .