[Vu] Geoffrey Rouge-Carrassat, talent à l’état pur

10 décembre 2021 /// Les retours
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En 3 spectacles, le comédien Geoffrey Rouge-Carrassat déploie tout son talent. Et on peut dire qu’il est immense. Retour.

Paris, 4 décembre. C’est la première traversée que propose Geoffrey Rouge-Carrassat avec son triptyque à l’affiche au théâtre Les Déchargeurs – Nouvelle scène théâtrale et musicale. En 3 pièces (Conseil de Classe, Roi du Silence et Dépôt de Bilan), l’auteur et interprète de la Compagnie La Gueule Ouverte marque les esprits et endosse à merveille ses compositions.

La chose la plus frappante est que ce jeune comédien ne cède pas à la facilité, celle de réitérer, pièce après pièce, un jeu qu’il aurait dompté. Bien au contraire, son style change, se métamorphose et cueille son auditoire. Il se valse en trois temps et, gueule ouverte, nous offre, en Majuscuscule, une trilogie « Humanaimante ».

Si Conseil de Classe, sa première pièce, a la fraîcheur et la candeur de sa jeunesse, Roi du Silence nous le présente sous des traits shakespeariens alors que Dépôt de Bilan flirter avec l’état performatif, celui de dire un texte en apnée. 3 textes aux écritures incisives, mêlant la fiction à la réalité, qui font théâtre dans tous les sens du terme.

Conseil de Classe

Geaoffrey Rouge-Carrassat joue ce prof de collège. Il est celui qui se retrouve dans cette classe vide. Il va rejouer sa journée, dire ce qu’il n’a pas eu la présence d’esprit de dire lors de ses cours, sa solitude et également son désespoir tout en gardant une petite lueur d’espoir, celle d’espérer que les adolescents repartent avec des bribes de connaissance dont ils se rappelleront un jour.

Ce rôle d’enseignant, Geoffrey Rouge-Carrassat le connaît puisqu’il a été ce professeur des écoles. Dans ce Conseil de Classe, il tente de dompter les récalcitrants aux règles, pose son regard sur la direction de l’établissement, et parle de la difficulté de l’âge charnière, celle où la nature agit sur les comportements. Bertrand, Emma et les autres peuplent cet espace qui fini par être oppressant.

La force de l’écriture de Geoffrey Rouge-Carrassat réside dans le fait que la surface humoristique laisse échapper des fêlures. Il fait état de la bêtise humaine blessante qui se révèle être un véritable jeu de pouvoir au sein de cette classe, où les tables et chaises sont autant d’éléments que le comédien envoie valser. Devenue une véritable piste aux étoiles, pour l’occasion de la tenue de ce conseil spécial, la classe est l’entrée en matière de ce triptyque.

Roi du Silence

Alors que le public a quitté la salle sous des éclats de rire avec Conseil de Classe, l’ambiance du Roi du Silence est tout autre. La lumière éclaire une table sur laquelle une gerbe et une urne sont disposées. Lui fait face à cette urne qui renferme les cendres de la défunte mère.

Ce fils, qui se retrouve en tête-à-tête avec celle qui l’a mis au monde dans l’appartement familial, va pouvoir enfin se libérer. Le point de départ de la pièce est pour l’auteur de faire de son coming-out un spectacle. Et c’est réussi.

Le comédien entreprend un monologue imaginaire dans lequel la mère revient d’entre les morts pour hanter le fils qui dit sa vraie nature. Geoffrey Rouge-Carrassat livre une interprétation quasi-shakespearienne, devient cette mère avec élégance, et multiplie les ruptures de jeu. C’en est vertigineux.

Il guide le public dans les méandres des jeunesses qui n’osent dire, avouer un amour impossible lorsque ce que certains croient être la normalité dicte la vie de tous les jours. Il raconte cet amour ressenti pour le voisin du haut dont il suit chaque déplacement grâce à l’écoute de ses pas.

Cet ultime moment, pour dire au revoir et révéler celui qu’il est, est un tour de force. L’interprétation, l’écriture et la mise en scène, toutes d’une justesse parfaite, font de cette pièce un grand moment de théâtre.

Dépôt de Bilan

Pour cette dernière pièce qui compose le triptyque Gueule Ouverte, Geoffrey Rouge-Carrassat prend comme sujet la dépendance au travail, appelé workaholisme.

Il se tient droit, en fond de scène et un halo de lumière vient l’éclairer. C’est dans la pénombre que le comédien raconte l’histoire de ce personnage enchaîné à ses plannings sans lesquels il ne peut vivre. Tout tient dans des cases pour cet homme d’affaire dont la réussite tient à la force du poignet. Il a fait fleurir l’entreprise familiale, amasse des gains pour ses héritiers, a une femme et des enfants qui grandissent sans lui.

Le comédien interprète avec maestria la vertigineuse descente de cet homme. L’euphorie de la voix et la rapidité de la diction laissent place, peu à peu, au dérapage, à la perte de la réalité. L’effondrement, auquel le public assiste médusé, se matérialise par le jeu du comédien. Il maintient son public durant 30 minutes en apnée.

Le dernier tableau de Dépôt de Bilan, sur fond de musique électro, transcende l’écriture. Il vient renforcer l’image d’une personne en détresse psychique dont on ne vous dévoilera pas la dernière image glaçante.

Un grand est né

Geoffrey Rouge-Carrassat s’entoure, pour regard extérieur, d’Emmanuel Besnault (dont nous avions beaucoup aimé la mise en scène d’Ivanov lors du dernier Festival Off d’Avignon), et d’Emma Schler à la création lumière.
Avec ce triptyque, il fait la démonstration de son immense talent d’interprète et d’auteur, démonstration saluée unanimement par le public dont les applaudissements nourris sont sincères. Un grand est né. Allez le découvrir de toute urgence.

Laurent Bourbousson et Bernard Gaurier
Photographie : Geoffrey Rouge-Carrassat dans Dépôt de Bilan ©Victor Tonelli

Geoffrey Rouge-Carrassat en interview sur Ouvert aux publics : Revue #6 et Boudoir du Off

Générique

Conseil de Classe, tous les mercredis jusqu’au 15 décembre, Roi du Silence, tous les jeudis jusqu’au 16 décembre, Dépôt de Bilan, tous les vendredis jusqu’au 17 décembre, et le triptyque, les 11, 16, 22 et 23 décembre. Tous les renseignements ici.

Textes, mise en scène et jeu Geoffrey Rouge-Carrassat / Collaboration artistique Emmanuel Besnault / Lumières Emma Schler

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