Olivier Barrère – Cie Il va sans dire : Notre responsabilité est de questionner le monde. Chacun à notre façon, chacun à notre niveau.

27 avril 2020 /// Les interviews
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Olivier Barrère, metteur en scène de la compagnie avignonnaise Il va sans dire, devait reprendre durant le Off20, SOIE au Théâtre du Petit chien. Après un OFF19 durant lequel la reprise de The great disaster lui a permis d’entrer en contact avec certains lieux, ce festival était pour lui la certitude de poursuivre la production de son futur projet Lune jaune ou la ballade de Leila et Lee. Aujourd’hui, confinement oblige, tous ces rendez-vous n’auront pas lieu et on lui a posé la question de la signification de l’annulation du Festival d’Avignon et du OFF pour sa compagnie. Nous avons profité de l’occasion pour qu’il pose un regard sur ce que pourrait être le Off d’après et si cette crise sanitaire impactera ses futures créations. Interview.

L’impact de l’annulation du Off20

Vous alliez reprendre SOIE d’Alessandro Baricco durant le Off au Théâtre du Petit Chien. En plus d’un manque de visibilité flagrant pour votre travail et cette création, qui avait vu le jour lors du Fest’Hiver 2019, qu’est-ce qu’implique l’annulation du festival pour votre compagnie ?
En premier lieu, je pense aux difficultés de l’ensemble de l’équipe artistique. Cette annulation va fortement impacter nos statuts à court et moyen termes. Nous allons tenter de limiter l’impact mais le coup va être rude. 
Nous avons la chance que le Théâtre du Chien Qui Fume, co-producteur du projet,  nous ait aussitôt proposé d’être programmés dans les mêmes conditions pour l’édition 2021. C’est un vrai soutien et c’est extrêmement précieux.
Ce festival OFF était le point d’orgue de notre année. La saison dernière a été intense avec la reprise de The great disaster de Patrick Kermann au Théâtre des Halles, la création de SOIE au Théâtre du Chien qui Fume et le début d’exploration de notre futur projet Lune jaune ou la ballade de Leila et Lee de David Greig. Il était nécessaire cette année de travailler à la structuration de la compagnie et à la recherche de coproduction. 
Si les soutiens, notamment, de la Garance Scène Nationale de Cavaillon, du Théâtre des Halles et du Théâtre du Chien Qui Fume ont permis aux deux premiers projets de la compagnie de voir le jour, la suite de notre parcours est assujettie à notre capacité à fédérer d’autres lieux autour de nos propositions.
Nous avions rencontré une quinzaine de théâtres cette année qui devaient venir voir notre travail, parmi lesquels La Criée, le Théâtre National de Nice, la Scène Nationale d’Albi, Les ATP de l’Aude… 
C’est une dynamique qui est rompue et qu’il va falloir entretenir.

Lorsque le confinement a été annoncé, quel était le planning de travail de la compagnie ?
Nous avions deux événements à court terme qui ont été annulés : un temps de recherche au Théâtre des Carmes pour un rendez-vous public que nous espérons maintenir en fin d’année, et une reprise de SOIE à l’Institut Français de Meknès au Maroc qui devait lancer notre préparation pour le festival.
Nous avions prévu avec l’aide du Chien Qui Fume un autre temps de travail en mai et une montée en puissance à partir de mi-juin. Sans parler de l’ensemble de la préparation logistique (communication, diffusion, production…).
Nous avions aussi des lectures de « 1ers Chapitres » planifiées avec les médiathèques d’Avignon et une autre lecture avec le musée Calvet.
Et puis des options théâtres dont le travail a été suspendu en plein vol. Nous allons voir là aussi comment rebondir.

Est-ce que cette période de confinement et de fermetures de théâtres vous pousse à revoir les dates de vos futures créations ?
Nous faisons tout pour maintenir le cap. Cela va dépendre d’un certain nombre de réponses que nous attendons. Suite à notre participation au festival 2019 avec The great disaster, des rencontres nous ont permis de poser des jalons pour le montage de la production de Lune jaune ou la ballade de Leila et Lee de David Greig, projet qui doit voir le jour à l’automne 21.
La reprise de SOIE au festival devait nous permettre de consolider ces rencontres et d’ asseoir cette production.
Cela dépendra aussi de la prise de risque des lieux dans un mouvement solidaire que nous appelons de nos vœux. 
D’habitude, les programmateurs de la région et d’ailleurs, attendent juillet pour voir le travail des compagnies notamment vauclusiennes.
Cette année, il n’y aura pas de juillet.
Il va falloir inventer autre chose.

Repenser le OFF

On peut lire dans certains interviews que l’annulation du festival du Off pourrait permettre une réflexion sur son organisation. Quel serait votre avis sur cette question ?
Oui, la grande question du monde d’après… Et du monde de la culture d’après… 
Je voudrais y croire mais l’énorme embouteillage de productions qui s’annonce pour l’année prochaine me laisse craindre le pire.
Bien sûr que le OFF et son fonctionnement posent de multiples questions. Il n’est que le reflet d’un virage pris par la société et le monde de la culture depuis un grand nombre d’années.
La lettre ouverte de Matthias Langhoff à ce sujet est très intéressante. Il invite à repenser nos pratiques, à réinventer le rapport au public,  Il appelle à repenser la culture en la sortant du système marchand,.. 
L’appel à la réflexion de Pierre Beffeyte, le président d’Avignon festival et Cie est aussi important.

Le problème c’est que le OFF n’est pas un festival, le OFF c’est un catalogue.
Je veux dire son organisation..
Chercher à le réguler en ayant, par exemple, une réflexion sur le nombre maximum de créneaux par jour dans chaque lieu, la durée des créneaux et des temps de montages et démontages, un plafond au prix de location (qui est indexé sur le nombre de sièges) pourrait entraîner sa scission. 
Les lieux ne seront jamais tous d’accord.
Mais peut-être faut-il prendre ce risque.
Ou réfléchir à un programme scindé en deux avec au début, les lieux qui répondraient à un cahier des charges précis et éthique.
Par sa nature même, sa « non-organisation », le OFF n’est pas en mesure d’imposer cela.

Il y a deux ans, un ami s’étonnait de ne réussir à remplir sa salle qu’à moitié alors que les gens sortaient enthousiastes… Nous nous sommes alors amusés à compter le nombre de nouvelles salles dans des lieux déjà existants et de nouveaux lieux, tous de taille conséquente, qui avaient vu le jour en une petite dizaine d’année.
Clairement, c’est une bulle et elle finira par exploser.
Nous autres compagnies, prises dans le cercle vicieux production-diffusion n’avons jamais le temps de réfléchir collectivement à notre festival et à ce qui nous est proposé.
Une idée ? Des assises du OFF à Avignon cet été pour repenser ce festival, dès que les conditions sanitaires nous le permettrons… 

Questionner le monde

D’après-vous cette crise sanitaire peut-elle avoir une incidence sur vos prochaines créations ? 
C’est compliqué. On est dans la nasse. On n’a pas de recul. Mais force est de constater que cet événement planétaire risque d’avoir plus d’impact que le 11 septembre par exemple.
Après les attentats, j’ai eu envie d’interroger notre rapport aux médias, mais pas en parlant directement des attentats.

Notre responsabilité est de questionner le monde. Chacun à notre façon, chacun à notre niveau.
On voit bien, là, dans ces semaines écoulées que nous ne faisons pas parties des emplois vitaux.
Nous ne soignons pas, nous ne nourrissons pas. 
A première vue non, en effet…

Nous vivons un épisode traumatique générationnel mondial. 
Le dernier, d’une toute autre ampleur, a duré 6 ans, a restructuré le monde pour les 50 suivants et continue d’influencer notre quotidien.
Oui le Covid-19 restera dans nos imaginaires collectifs.

Récemment je marchais avec quelqu’un, dans une rue défoncée, qui m’a dit : “c’est Beyrouth ici…”
Beyrouth est entré dans nos têtes puis dans notre langage comme le reflet du chaos. Elle aurait pu être remplacée en cela par nombres d’autre villes, depuis, de Sarajevo à Alep…
Beyrouth n’a pas toujours été le reflet du chaos et ne l’est peut-être plus mais elle occupe cette place. C’est pratique, c’est rangé et rassurant, c’est lointain et pas vraiment concret. Ça évite de se demander si le chaos s’est déplacé.

Notre monde a tenu pendant des siècles sur des mensonges et des vœux pieux.
Il est à présent lancé a toute vitesse.
Récemment, j’ai appris un proverbe arabe au Maroc : “Celui qui est pressé est déjà mort.”
Notre monde est très très pressé.
Notre tâche et c’est joyeux, est de l’interroger.

Propos recueillis par Laurent Bourbousson
Visuels : ©DR

Compagnie Il va sans dire sur le site : The great disaster : interview et retour sur The Great Disaster ; interview autour de SOIE.

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